Tout juste sortis de scène, Armand et Clara s’affairent déjà autour de leurs claviers. Interrompant leur rangement, le duo nous laisse gentiment prendre place sur les fauteuils de leur loge. Le temps de les féliciter pour un concert auquel nous n’avons assisté que de moitié, et voilà le téléphone tendu au dessus des cadavres de bouteilles, prêt à capturer la substantifique moelle de notre échange.

~ Vous vous êtes rencontrés en école d’art et il est vrai que vos clips, vos pochettes, votre univers et même votre son ont un côté très visuel. Les arts plastiques vous inspirent dans votre approche de la musique ?

Armand : C’est marrant parce qu’il s’agit d’une question qui revient presque systématiquement et à laquelle on a essayé d’apprendre à répondre. Ce n’est pas tant le fait que l’on se soit rencontrés aux beaux arts qui nous influence, mais d’avantage la raison pour laquelle nous y sommes allés chacun de notre côté : parce que l’on se rejoint sur énormément de points. D’une manière générale, la création nous intéresse. Qu’elle soit musicale ou graphique.

Agar Agar – You Are High

~ Vous ne vous imposez pas de barrière artistique, quoi.

A : Voilà. Il se trouve que notre projet est globalement musical, mais ce n’est pas pour autant que l’on n’a pas envie de s’exprimer plastiquement ou visuellement. Clara fait de la sculpture et on dessine tous les deux. En parallèle, on aime bien collaborer avec des artistes qui nous plaisent, que ce soit pour nos clips ou nos visuels. C’est important d’être sincère et de faire attention à chacune des petites choses qui sont reliées à ce que l’on crée.

Trouvant la formulation intéressante, je leur demande s’ils élaborent leurs propres pochettes, sachant pertinemment qu’il s’agit d’une question à laquelle ils répondent régulièrement. Armand me confirme ce dernier point dans un sourire et m’explique que leurs pochettes ont été réalisées par deux illustratrices, Groduk & Boucar.

~ Les faire vous-même, ça vous ferait kiffer ?

Oui et non. Pour notre prochaine pochette, on a des idées. On les a soumises à William Laboury qui réalise le clip, lui demandant si les inspirations qu’on avait lui donnaient des idées de prises de vue. On pensait à une photo qui intégrerait plus ou moins l’album, par exemple. Quoiqu’il en soit, on s’impliquera d’avantage dans la réalisation des prochaines pochettes : on a une idée de base et on sait vers quoi on veut tendre. Mais entre les deux, l’aller-retour constant entre nos collaborateurs et nous est artistiquement intéressant.

(crédit : Luis Pusey / Dernier Cri)

C’est sur ces mots que Clara me tend un briquet aux couleurs de l’Italie acheté en Espagne. Discrète depuis le début de l’interview, elle écoute pourtant attentivement les réponses d’Armand. Quelques étincelles plus tard, je me tourne donc vers elle.

~ Il me semble que Clara tu viens du rock. D’ailleurs, je crois savoir que tu t’es déjà produite à Montpellier avec ton autre groupe.

Clara : Pas avec mon groupe, avec un autre groupe. Mais ouais… ouais.

~ Et toi Armand, tu es plutôt influencé par la musique électronique, en général.

A : C’est venu assez vite oui.

Le nettoyant pour clavier émet un pschit caractéristique tandis que Clara s’enfonce dans le canapé et nous observe à travers l’atmosphère vaporeuse de la pièce. Armand m’explique de sa plus belle voix :

A : À la base, je viens du conservatoire, où j’ai commencé par apprendre le violon. J’ai ensuite étudié les percussions avec un prof’ qui m’a ouvert à la musique au delà de la pratique instrumentale. En réalité, c’est par les percussions que j’ai appris les claviers. Paradoxal, mais c’est simplement qu’en percussions, tu te retrouves devant des instruments qui sont faits comme des pianos. Je pense au vibraphone ou au marimba. C’est donc là que j’ai vu toutes les notes de musique que j’entendais dans le violon ; que je les ai vraiment vues, visuellement, devant moi, sous forme d’énormes lattes de bois qui se dilataient dans l’espace.

Il me demande ensuite à travers le rire à 153 battements par minute de sa comparse – oui, on a mesuré – si je vois ce qu’il sous-entend. Je ne vois pas les lattes de bois, mais je comprends ; tout comme nous commençons à comprendre ce que cela veut dire d’étudier aux Beaux Arts.

A : Au début tu joues du marimba avec deux baguettes, en te disant que c’est génial d’atteindre deux notes en même temps ; puis tu joues avec quatre baguettes en atteignant quatre notes en même temps. Puis tu comprends que c’est comme un clavier et tu finis par tâter le piano qui traîne dans la salle. C’est comme ça que j’ai appris à composer, non pas sur des machines mais sur des claviers, puis plus tard sur ordinateur.

 

Connaissant d’ores et déjà l’histoire de leur rencontre, je mets tout de même le sujet sur la table, espérant de leur part quelques anecdotes croustillantes. Je retente l’expérience avec Clara.

C : On est rentrés aux beaux arts la même année. Concernant le groupe, on était dans le même atelier. On était quelque chose comme huit. Or l’atelier était à côté d’un studio de danse dans lequel se trouvaient des saxophones et d’autres trucs chouettes. On a commencé à en jouer.

A : On jouait de la trompette… de la trompinette !

C : De la trompinette, c’est vrai !

Je pouffe, à l’instar de la petite assemblée qui nous entoure. Internet m’apprendra plus tard que la trompinette existe bel et bien et n’est autre qu’une petite trompette. Armand nous raconte alors l’histoire de leurs débuts musicaux, une histoire qu’il doit probablement répéter à chaque interview. Les deux artistes avaient un ami en commun, un certain Joachim, qui organisait une soirée pour le départ à la retraite de la bibliothécaire. Les jeunes gens ont alors décidé de faire un bœuf, croyant à moitié au délire qu’ils proposaient. Pourtant, l’alchimie a tout suite opéré.

A : Et ce que j’ai commencé à faire avec elle dès que l’on s’est rencontrés n’avait rien à voir avec ce que je faisais de base. Et je pense que c’était pareil pour elle. Mais on était tellement ouvert à d’autres formes de musiques et d’autres envies, que ça s’est bien passé.

~ C’est la question que j’allais vous poser, quand je parlais des musiques que vous affectionniez chacun de votre côté. Comment vous avez défini votre univers sonore en tant que groupe ?

A : En fait, c’était une période où Baptiste, un ami, était venu me rendre visite. J’avais un petit set-up avec trois claviers et une boîte à rythme. A l’époque, je logeais chez ma copine, ce qui faisait que lorsque Baptiste venait à Paris, je l’hébergeais chez moi. En allant le retrouver, je jouais donc avec lui sur ce set-up là, et on faisait énormément de musique de jeux-vidéo. C’est au même moment que Clara est venue faire du son avec moi, à cet endroit là. Elle a alors posé sa voix sur des sonorités de jeux-vidéo, et c’est venu comme ça.

Armand m’introduit peu à peu toute sa bande de potes, à commencer par Joachim et Baptiste. Il n’y a pas à dire, je me sens privilégié. D’autre part, je n’avais jamais fait le rapprochement avec les musiques de jeux-vidéo et le 8-bit. Leurs chansons prennent donc une autre tournure.

(crédit : Luis Pusey / Dernier Cri)

~ Parlons de Montpellier. Clara, tu étais venue y jouer et Armand, tu as des attaches dans le coin. Par ailleurs, vous étiez venus cet été. C’est une ville majoritairement étudiante, un public qui a donc plus ou moins votre âge. Vous l’avez ressenti dans le public ?

A : C’est compliqué de savoir ça. Tu vois le public dans le noir, tu es dans ce que tu fais, dans le don de ce que tu fais. Finalement, les gens se ressemblent énormément quand ils sont dans un public en train de te regarder. Puis, ils réagissent à la même musique, celle que tu produis. Donc ressentir une ville, l’essence d’une ville, dans un public venu nous voir jouer : c’est assez rare.

C : Mais quand tu vois que ça bouge et comment ça bouge, oui, tu sais que les gens n’ont pas quarante ans.

Clara m’explique que les différences perceptibles entre les publics de chaque région sont rares. Sauf dans le cas du public breton, qui semble les avoir marqués. Je ne leur demande par pourquoi, mais j’ai ma petite idée… « Il y a tout de même une adaptation de leur part, continue Armand, dans le sens où l’énergie particulière que transmet un public se transmet aussi aux artistes, et influe sur la manière de jouer. C’est assez indéfinissable, achève-t-il. »

C : Une fois, on a joué sur une péniche à Lyon, et je sais que je m’en rappellerai longtemps. C’était un truc de fou, un public incroyable qui était méga fan et qui chantait toutes nos chansons par cœur. J’avais une chorale à côté de moi. Et je n’ai jamais revécu ça.

Armand nous fait remarquer qu’il n’apprécie pas spécialement lorsque le public chante leurs chanson par cœur. La discussion part en vrille quelques instants, alors qu’une bouteille de whisky de 10 ans d’âge fait le tour de la table. On m’explique : Clara est amenée à se déplacer sur scène et a donc un rapport au public qui est différent de celui d’Armand. Ce dernier adopte un certain recul, celui du producteur derrière ses machines. « Dans l’ombre, ironise-t-il. » Nouveau pschit, nouveaux éclats de rire. Leurs amis font irruption dans la loge et il devient difficile de canaliser la dizaine de personnes qui assiste à l’interview.

(crédit : Luis Pusey / Dernier Cri)

~ Je ne sais pas si vous avez saisi le projet du festival Dernier Cri. C’est un festival qui a une approche assez pédagogique, notamment au travers du débat de jeudi ou de l’expo photo de mardi. Quelle histoire de la musique électronique vous aimeriez transmettre aux néophytes ?

A : S’il y a quelque chose à dire, c’est que j’invite tous les gens qui font de la musique à s’intéresser à ce qu’est la matière électronique. À l’époque, j’étais sur FL Studio et je peinais à reproduire les sons des artistes que j’appréciais. Ce que je ne saisissais pas, c’est ce qu’était la « matière » sonore. Ou plus simplement, ce que c’était qu’un signal électronique analogique, le mouvement des électrons qui donne un son. À tous les jeunes artistes : cherchez où est la matière électronique et souvenez-vous « qu’électronique », ça vient « d’électron » et « qu’électron », c’est une particule de matière, c’est de la physique-chimie.

S’il y a donc bien un conseil que souhaite nous donner Armand, c’est d’écouter en cours de science. Quant à moi, sans transition aucune, je décide de lancer un débat. Je ne le sais pas encore à ce moment là mais je le regretterai la semaine suivante lorsqu’il me faudra retranscrire trois quarts d’heure d’interview.

~ Vous étiez originellement programmés au Tohu Bohu cet été, un événement organisé plus ou moins par la même équipe que celle du Dernier Cri. Le festival définissait lui-même sa programmation comme « underground ». Qu’est-ce que ça veut dire « underground » aujourd’hui ?

A : Il existe pour moi deux définitions que j’aime beaucoup. La première est sociale, presque foucaldienne si je puis dire. C’est dire que l’underground, c’est ce qui est exclusif à un seul milieu social. Ce qui ne pourra jamais être commercial, puisque appartenant à un groupe de personnes exclusif qui se reconnaît là dedans. Il y a une autre vision de la chose, plus musicale, mais qui se rapproche de la première. C’est dire que l’underground serait une forme de musique qui, de facto, naîtrait d’une volonté créatrice exempte de tout aspect carriériste. Et une recherche particulière, un peu expérimentale, « souterraine » puisque ça vient de là. L’underground, c’est la base d’une bonne musique. On est dans une époque où il y a une vraie énergie de l’underground, des gens qui s’en foutent de faire du fric, qui font leur truc dans leur coin, créent des collectifs et amènent un humus tellement fertile que ça permet à des groupes mainstream d’être de qualité.

Après avoir perdu le compte des occurrences du mot « underground », je leur demande s’il ne s’agirait pas un peu de pédagogie. Armand me répond qu’en un sens, Agar Agar peut être pédagogique. Leur musique étant suffisamment grand public pour amener certaines personnes à écouter certaines choses. Mais leurs influences, leur base de discussion, restent essentiellement underground. C’est à ce moment là que notre assistance décide de rejoindre le débat, ne semblant pas saisir l’enjeu d’un enregistrement par téléphone et la fragilité de celui-ci. Notre équipe décide de leur couper la chique.

(crédit : Luis Pusey / Dernier Cri)

~ Est-ce que l’avenir de la musique électronique passe par l’affranchissement des codes ?

C : Oui et heureusement. Justement, l’avenir de toutes ces musiques d’aujourd’hui – que l’on appelle « actuelles » à la con – passe par arrêter de se prendre la tête. J’ai l’impression que les gens qui ont un minimum de talent tirent leurs influences de partout. Tu vois, il y a des mecs qui font exclusivement du RnB et leur influence première, c’est The Clash. Or aujourd’hui, on a un accès tellement fabuleux à la musique, par le streaming ou le téléchargement, que l’on finit par écouter tout ce que l’on veut et même ce que l’on ne veut pas, que l’on est les rois du monde, quoi. On peut très bien mélanger du punk, du rap et de la soul. On peut tout distordre, tout faire, tout modifier.

A : On est dans une époque où l’on a grandi en écoutant Avril Lavigne, et juste après Queen, et juste après System Of A Down, et juste après Mozart, et juste après de la musique médiévale qui a été réinterprétée et réenregistrée. On est dans cette génération de fin de civilisation occidentale où l’on sait que tout se casse un peu la gueule. On finit par être toujours un peu dans la nostalgie, toujours dans le revival. Plus le temps avance, plus le passé et le futur se dilatent. Plus la science fiction va loin dans le futur et plus l’histoire va loin dans le passé.

Amen.

~ Pour continuer un petit peu sur le mélange des genres, Myth Syzer a récemment remixé votre tube « Prettiest Virgin ». Comment s’est passée cette collaboration ? Le hip-hop, c’est des sonorités qui vous intéressent ?

C : C’est un mec hyper chouette. Enfin, il n’y a pas grand chose à dire, il est génial, quoi.

A : Si !

C : Ah autant pour moi, il y a un truc à dire.

Le seul clivage musical que semblent avoir Clara et lui, c’est cette nouvelle vibe du rap et du hip-hop. Armand me met dans la confidence, il n’aime pas tout ce qui s’apparente à l’école de Myth Syzer et n’a pas apprécié le remix que ce dernier leur a fait. Et pourtant Clara adore, me dit-il. Je me tourne vers Clara qui approuve d’un signe de tête entre deux ronds de fumée. Son ami se penche un peu vers moi et m’avoue que Myth Syzer et elle travaillent sur une track ensemble.

A : Ce qui est intéressant dans ce que l’on fait c’est qu’il y a un endroit, cet endroit précisément, où l’on ne se suit plus. Mais ça ne nous empêche pas de faire ce que l’on aime au moment où on le veut. Concernant ce remix, je n’étais pas du tout chaud, mais Clara voulant le faire, évidemment qu’il fallait le faire. Tout comme j’espère pouvoir ouvrir une porte un de ces quatre qui ne corresponde pas forcément à son délire à elle.

Je peine à trouver une transition. Un peu maladroitement je pose mon verre et commence : « Vous chantez… enfin Clara, tu chantes… » De sa voix de stentor, Armand me confirme qu’il ne chante pas. Une voix ironise qu’il commencerait ce soir. Nouveaux éclats de rire, je continue.

~ Tu chantes presque exclusivement en anglais. Vous avez aussi une chanson en espagnol mais rien en français. Un choix artistique lié aux sonorités de la langue ou bien une volonté de toucher le plus grand nombre, en particulier à l’étranger ?

C : Non, pas du tout. J’ai vécu un an en Amérique à l’âge de quinze ans. Et c’est le moment de ma vie où j’ai fait de la scène et où je me suis entraînée. Je jouais une fois par semaine dans un petit club à la con avec des clodos qui me filaient un dollar, c’était vraiment hardcore. Tu comprendras que j’ai commencé à écrire aux États Unis, et donc en anglais. Ça m’a inspiré, et c’est toujours une langue que j’adore et qui m’inspire.

A : Pour Clara, l’anglais c’est une manière d’être dans l’ineffable. Je parle à sa place parce que je la connais. Elle va choisir quelques mots qui seront exactement la chose qu’elle a envie de dire à ce moment de sa vie, mais qu’elle ne pourrait pas dire autrement qu’en choisissant ces mots, presque au hasard.

Dans un grand sourire, on m’avoue que les paroles de « I’m That Guy » ne veulent rien dire. « C’est un truc que j’ai complètement improvisé, s’amuse Clara ». Mais leur explication reste loin d’être bête : au moment où Clara improvise, elle est dans le vrai. Elle fait du yaourt mais laisse les mots la traverser. Tout en les écoutant, je me remémore une scène du « Cercle Des Poètes Disparus ». Je leur demande donc si l’écriture automatique apparaît plus simple dans une langue étrangère.

C : Non, ce serait possible en français.

A : Dernièrement, on a essayé d’écrire un texte à deux, qui sortira peut-être un jour. On a fait un cadavre exquis en écriture automatique ! C’est une forme d’écriture qui est plus proche des émotions.

C : Yeah.

C’est sur cette énième onomatopée que j’arrête l’enregistrement et me tourne vers les deux artistes, fier de leur annoncer que notre interview touche à sa fin. On se remercie et on échange nos adresses mails, alors que le festival se termine et que Folamour s’apprête à rejoindre lui aussi sa loge. Une heure plus tard, notre équipe ne comprend toujours pas ce qu’elle vient de vivre, mais elle sait. Elle sait qu’il faut toujours nettoyer ses claviers, qu’il ne faut pas couper la parole, conduire sous influence ou sous-estimer la matière électronique. Elle sait quels sont les enjeux de la science fiction et des lattes qui se dilatent. Elle sait, mais elle ne vous dira pas comment.

 

Interview menée avec l’aide d’Alix.