Pour cette 3ème édition, Dernier Cri se devait de placer la barre encore plus haute. Si le booking est très alléchant sur le papier, c’est notamment vis-à-vis d’une (petite ?) communauté avide d’autre chose que de quelques soirées « techno », et au passage pas toujours fameuses, qu’il faut viser. Et c’est l’un des enjeux pour le festival : fédérer ce public existant, mais surtout l’élargir. Et ce n’est pas chose aisée.  Dernier Cri porterait alors en soi la casquette du pédagogue. Alors oui, la demande semble s’accroître depuis quelques années maintenant, et tant mieux, mais il s’agit de s’implanter durablement. En tout cas Dernier Cri semble y réunir les atouts.

Enfin, loin de nous l’idée de vous livrer un constat, ni même d’ouvrir un débat sur la relation offre-demande – nous y reviendrons plus tard – mais bien de vous donner nos premières impressions sur cette opening night.

 

Peck & Pablo Valentino

Le rendez-vous était pris au Willie Carter Shape, bar branché du centre ville qui s’inspire librement de la prohibition qui a touché les Etats-Unis dans les années 30. Dans un décor intimiste, calqué sur un caveau aux lumières tamisées orné d’une superbe voûte, le lieu étale sa collection de bourbons et habille ses barmens de styles de l’époque : on a vraiment l’impression d’y être et de transgresser les lois établies. Quel rapport, me direz-vous avec le festival en lui-même et la présence de nos 2 artistes du soir. Et bien c’est justement de pouvoir transformer cette ambiance anachronique en véritable fête louant la démocratisation de l’alcool, la scène jazz et, de façon plus contemporaine, la scène électronique tel un bon dans l’histoire. Car oui, au cœur des années 30, le jazz n’était pas accessible à tout le monde, voire décrié, et il arborait des airs de contre-culture.

 

Pascal Maurin, co-programmateur du festival, alias « Peck » de son nom de scène, et Pablo Valentino, ont su insuffler leur vibe et ont revisité le lieu à leur manière. De l’atmosphère très « cosy » du début de soirée à sa métamorphose en temple dédié au groove 1h plus tard, nous nous sommes dit que la suite allait être de bonne augure. Dés 20h30, Peck s’occupait de monter tranquillement le thermomètre avant d’introduire son acolyte du soir. Installé à Lyon et digger chevronné (oui, les deux s’accordent parfaitement) Pablo Valentino ne se limite à aucun style en particulier. Il sillonne les disquaires nichés dans de discrètes ruelles à la recherche des meilleures perles puis, armé de ses platines vinyles et de sa collection, il s’exprime. Résident du Sucre, habitué du Mellotron et autres cadres singuliers, l’environnement excentrique du Wille Carter Shape était taillé pour lui. Il nous aura peint un set hyper coloré, comme à son habitude, aux nuances jazz, funk, disco, afrobeat et quelque peu broken-beat.  Après un joli final, place aux remerciements et aux accolades. Le public semble conquit, nous aussi.

Pour la seconde partie de soirée, direction ce bon vieux Rockstore. Changement de cadre puisque l’on passe sur un format club. Ici, pas de collection de bourbons, pas de voûte taillée dans la pierre, mais avec plus de 4000 concerts en 30 ans, on peut avoir confiance en la technique pour assurer le coup. Cette nuit, c’était donc au tour de Konstantin Sibold de prendre les commandes. Résident du respectable Rocker 33 à Stuttgart, sa ville natale, Sibold est membre du prestigieux label Innervisions (Âme, Agoria, Dixon, Marc Houle …). Il s’est produit dans les hauts lieux tels que le Panormama Bar, le Womb à Tokyo ou plus nationalement la Concrète. Il a travaillé avec certaines pointures comme Helena Hauff, le Lyonnais Kosme ou son ami Leif Müller. Un parcours qui lui a déjà valu de nombreux encouragements.

 

Sa musique, elle, est très évolutive. Sibold s’adapte en fonction du lieu et du format, évidemment, mais porte plusieurs casquettes, tantôt deep, tantôt acide, tantôt house et bien souvent celle d’une techno brute et agressive. Sibold insuffle à ces sets un effet très narratif et progressif et cherche constamment l’expérimentation. Il déclarait d’ailleurs que la musique doit être fluide, et que, s’imposer des contraintes, se ranger dans une catégorie ou se restreindre à un genre en particulier ne fera qu’étouffer votre personnalité et votre créativité. Cela tombe bien, qu’il nous surprenne !

Et bien en quelques 3 heures de son, il nous aura fait voyager et nous aura mis en transe, sans jeu de mot. Des kicks ravageurs, des nappes sombres et mentales, et cette narrativité, cette fluidité que l’on a retrouvé ne nous a pas fait décoller de notre spot, même le temps d’aller nous en griller une. Gage de réussite. Une première à la hauteur de nos espérances.

Konstantin Sibold