Du lundi 24 au mercredi 26 juillet se déroulait la 17ème édition du Tohu Bohu sur le parvis de l’Hôtel de Ville de Montpellier. Événement majeur du festival de Radio France, la fête gratuite la plus emblématique de la ville a vu se produire par le passé de nombreux artistes issus de la scène électronique. Rinôçérôse, Surkin ou Acid Arab (pour ne citer qu’eux) sont autant d’éléments constitutifs du succès des éditions précédentes, et sont surtout révélateurs d’une programmation qui se veut pointue et qualitative. Cette année la programmation fut fidèle à elle-même, mêlant des têtes d’affiches internationales telles que Midland à quelques noms nationaux que l’étranger n’a pas à nous envier : j’ai nommé Raär, Renart ou encore Agar Agar. Il faut dire qu’à la tête de l’événement, Pascal Maurin affiche un CV plutôt conséquent. Responsable de Dernier Cri, du Kolorz, de Résonance, du Tohu Bohu et des anciens Lives Au Pont, le programmateur du festival a fait ses armes depuis bien longtemps. Avoir l’occasion de discuter avec lui, c’était donc un peu pour nous comme écouter grand-père raconter ses mémoires de guerre. Entre deux gorgées de bière nous nous sommes abreuvés de ses paroles en essayant de restituer correctement sa passion pour la musique.

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~ Salut Pascal. Pour commencer, pas d’intro’, pas de transition, comment tu es devenu programmateur de festivals ? 

Salut. Alors j’ai commencé ce métier il y a un petit peu plus de 20 ans. À l’origine j’ai organisé avec des copains un premier petit festival au bord d’un lac, aux pieds du Mont Ventoux. Ça a tout de suite été une première expérience satisfaisante qui m’a donné envie de continuer dans cette voie. J’étais encore étudiant et je devais en principe faire du droit, un cursus assez classique, mais dès ce soir là ça a été une sorte de révélation. Je me suis dit qu’en fait ce que je voulais faire de ma vie c’était organiser des spectacles. J’ai donc continué par la suite un cursus universitaire. J’ai fait une école de commerce, puis je suis retourné à la fac, où j’ai fait un master de management des entreprises culturelles.

~ C’est donc cette première expérience d’orga’ qui t’a donné envie de continuer ?

Ouais, c’est ce moment là, précisément, où j’ai un peu ressenti une émotion particulière, où je me suis dit : voilà, c’est ça que j’ai envie de faire. J’avais la vingtaine.

~D’accord. Et du coup comment on organise un festival comme le Tohu Bohu, et surtout comment on l’implante dans la durée ?

Alors Tohu Bohu, c’est une des programmations du festival de Radio France, et non pas un festival à part entière. C’est un événement qui est né en 2001, il y a donc 17 ans. Je ne sais pas quel âge vous aviez mais vous ne deviez pas être très âgés (rires) (environ 7 ans, ndlr). C’était la fin d’un festival à Montpellier qui s’appelait Boréalis, et qui a beaucoup marqué les esprits. Un gros festival de musique électronique qui s’est arrêté brutalement. Le maire de l’époque Georges Frêche a demandé à René Koering, l’ancien directeur du festival de Radio France, de programmer de la musique électronique. Koering a tout de suite répondu par l’affirmative puisqu’il faisait lui-même partie de la vague des précurseurs de la musique concrète avec Pierre Henry et Pierre Schaeffer et s’intéressait donc déjà aux musiques électroniques. Ils m’ont amené à l’époque sur la place Dionysos et ils m’ont dit : « voilà, vous allez devoir organiser un festival de musique électronique, ici, et à 19h », donc dans le quartier d’Antigone en plein centre ville de Montpellier. Je n’y ai pas cru du tout … C’était l’époque des raves, donc d’un mouvement diabolisé et tout sauf démocratisé. Ça s’est un peu arrangé mais peut être pas tout à fait, puisqu’il y a des gens qui ont encore des problèmes pour organiser des événements techno. Enfin bref, finalement ça a marché. Le format qui était pour moi un inconvénient a fini par donner du cachet au festival, qui a tout de suite pris et s’est implanté durablement.

~ Tu parlais plus ou moins de répression, de problèmes sociétaux liés à la musique électronique et à l’image qu’elle véhicule. Est-ce que pour toi cette répression est toujours d’actualité, est-ce que des événements comme la Techno Parade ont toujours lieu d’être ?

Je pense que non, qu’au final ça s’est quand même beaucoup arrangé. Si on est capable de répondre à des critères de professionnalisme, de monter un dossier de sécurité correct, il me semble que l’on n’a pas plus de raison qu’un autre de se voir refuser la tenue d’un événement. Je ne suis pas sûr qu’il y ait encore de l’ostracisme vis-à-vis des musiques électroniques. Peut être que c’est encore le cas en milieu rural, dans les petits villages, mais pas dans les grandes villes, qui ont toutes des festivals de musique électronique … Donc je ne pense pas qu’il y ait plus de difficultés que dans d’autres styles musicaux. Forcément on le voit plus parce qu’il y a d’avantage d’événements électro’, mais enfin je pense que pour le hip-hop aussi ça doit être compliqué d’organiser quelque chose, parce que là aussi il y a des préjugés. Mais bon, tout ça est en train de s’effacer et je pense que tant qu’on organise un festival correctement, tout se passe bien.

~ Je rebondis un peu là dessus pour parler de la fête de la musique de cette année à Montpellier. Beaucoup de spots techno ont été délogés. Problème de sécurité ?

À Montpellier je ne sais pas. Je vis à Avignon et nous on a eu des grosses soirées électro’ gratuites, ce qui est assez nouveau. Mais les problèmes sont d’avantage au niveau des nuisances sonores, ce qui est une réelle problématique des musiques actuelles. A Montpellier je ne suis pas au courant, mais je pense que ça doit être des problèmes de sécurité avant tout …

~ Au sujet d’Avignon, c’est une ville que l’on connaît énormément pour son festival de théâtre. Tu es en charge du festival Résonance qui démarre en ce moment, est-ce que la musique a toute sa place dans une ville tournée presque exclusivement vers le théâtre et le spectacle vivant ?

Oui, bien sûr, comme partout. Ce n’est pas parce que le théâtre est omniprésent qu’il n’y a pas de place pour les autres arts. Le problème à Avignon c’est vraiment un problème d’équilibre que l’on n’a pas encore trouvé avec les pouvoirs publics entre, encore une fois, la diffusion de son à l’intérieur de la ville et la tranquillité des riverains. Ce n’est pas spécifique à Avignon, mais c’est vrai que pour Résonance on le subit de plein fouet. On est à la fois soutenus par la ville, qui nous aide depuis plus de 10 ans, mais on a à la fois ce genre de problèmes. Concrètement samedi on avait programmé Point G, un artiste de house que l’on adore et qui devait jouer live dans un bar. La mairie n’a pas donné son accord pour la diffusion de son à un niveau suffisant, au moins 90 dB pour que ça ait du sens. On a donc annulé l’artiste et on jouera nous, gratuitement, parce que l’on ne peut pas décemment lui demander de jouer avec un son digne de l’habillage sonore d’un bar lounge.

~ Localement, comment tu considères la scène électronique d’aujourd’hui ?

Je le dis souvent, je pense que c’est peut être en train de changer un peu. Moi qui ai suivi l’évolution sur 20 ans, j’ai vu Montpellier par exemple très en avance sur son temps, notamment grâce à Boréalis et tout ce qui gravitait autour. À l’heure actuelle ça reste pourtant une ville qui n’a pas beaucoup évolué, aussi bien au niveau du public que des promoteurs. Alors que d’autres villes dans le même temps ont explosé. Lyon est devenu une place forte alors que je me souviens à l’époque de djs qui me disaient « on va jouer à Lyon c’est l’horreur ». Maintenant tout le monde a envie d’aller jouer au Sucre. Grâce aux Nuits Sonores, grâce à tous ces gens qui ont impulsé des trucs positifs, grâce au maire … Moi je le vois en habitant à Avignon, je suis à équidistance de Marseille et de Montpellier. À une époque on sortait tous les week-ends à Montpellier alors que maintenant on va toujours à Marseille. C’est un peu caricatural mais je remarque un changement trop peu rapide pour Montpellier, peut être lié à un manque de curiosité du public. On dit toujours que c’est la faute du programmateur, mais après m’être pris trois ou quatre gadins et avoir perdu deux ou trois mille balles à chaque fois je me suis dit d’arrêter de programmer des trucs pointus sinon les gens viennent pas, quoi. Enfin je ne crache pas sur Montpellier, il y a des supers événements comme le Family Piknik, mais si la ville avait suivi l’évolution de Marseille ou de Lyon ce serait incroyable ce qu’il s’y passerait aujourd’hui, c’est dommage. Ce qu’il s’est passé à Paris avec la Concrete ou autres, il y a quelques années, avec des événements qui ont poussé les jeunes à s’intéresser à ce qu’il y a de plus pointu, ça ne s’est pas tellement passé en province.

~ Pour toi c’est donc la gratuité qui donnera aux jeunes le goût d’aller en soirées ?

Moi j’essaye. Enfin, vous qui connaissez un peu la musique électronique, vous devez vous dire que Midland et Gerd Janson ne sont pas nécessairement des gens peu connus. Sauf qu’à Montpellier, personne ne les a jamais fait, quoi. Si on ne le fait pas nous, qui va le faire ? Alors oui, c’est vrai que j’ai la chance d’être gratuit, ça sera donc un événement où les gens viennent, qu’elle que soit la programmation. Le problème que j’ai aujourd’hui par contre, c’est que je suis un peu prisonnier de ma jauge. En recevant entre trois et cinq mille personnes qui ont envie de venir à Tohu Bohu pour danser, je suis bloqué dans un modèle où si je sors du cadre avec des prestations trop expérimentales ou trop peu dancefloor, les gens se demanderont ce qu’il se passe. C’est ce qu’il s’est passé mardi avec Renart, les trois quarts des gens m’ont demandé ce que c’était que ce truc. Et beaucoup de monde est venu me voir en me disant que ce n’était pas l’esprit du Tohu Bohu … Beaucoup sont là depuis 17 ans et ils ont l’impression de connaître l’esprit Tohu Bohu. Mais ils passent à côté : il s’agit justement de surprendre.

~ Je sais que tu t’occupes aussi du festival Dernier Cri et du Kolorz. Quel est l’objectif ? Démocratiser la culture électronique ?

Sur chacun des événements les objectifs sont différents. À Carpentras pour le Kolorz, l’idée c’est vraiment de faire quelque chose pour la ville en terme d’image. Et je pense que d’une manière générale, le festival a quand même contribué à la changer cette image. À Avignon le but c’était de mélanger patrimoine et musique électronique. À Montpellier pour le Dernier Cri c’est essayer d’avoir une démarche un peu plus intellectuelle et pédagogique.

~ Le Tohu Bohu définit lui-même sa programmation comme « underground ». Et ce milieu a tendance à opposer « popularité » et « qualité », alors que les événements comme le Tohu Bohu cherchent justement à faire connaître ce milieu underground. Un peu paradoxal. Qu’est-ce que ça veut dire « underground » aujourd’hui ?

Normalement ce qui est underground c’est ce qui est à la marge, à l’avant garde des mouvements culturels. Pour moi les mouvements undergrounds sont quand même à la base des mouvements qui sont censés être minoritaires. Là, pour le grand public, des artistes comme Midland ou Gerd Janson sont des gens plutôt à l’avant garde si on écoute soi-même David Guetta et Daft Punk. Ce sont pourtant des gens bien ancrés dans le milieu et reconnus. Tout dépend donc de la connaissance que l’on a d’un mouvement culturel. À Tohu Bohu on part quand même d’une vision assez mainstream, du fait du public, mais l’idée reste d’amener des artistes peu programmés.

crédit: Manon Jalibert

~ Quand je t’écoute j’ai l’impression que tu souhaites réellement démocratiser quelque chose, le transmettre. C’est cette volonté qui t’anime quand tu organises un festival ?

En quelque sorte. J’essaye toujours d’avoir une démarche précise, le business passe toujours au second plan. J’essaye d’avoir une direction et de faire sens et non pas de m’ancrer dans une logique économique, même si c’est un aspect que je prends en compte. La programmation du Kolorz est vraiment grand public, parce que le concept même de dynamiser Carpentras répond à une logique économique. Mais pour moi cette logique n’est pas nécessairement primordiale, je travaille avant tout pour le public. Au Kolorz on a décidé d’ouvrir un peu la programmation sans trop nous compromettre, on a nos limites. Mais c’est vrai qu’avec des soirées trop pointues on aurait fait un flop. Et un flop en musique ça veut dire très vite perdre beaucoup d’argent. On a donc proposé une première soirée avec Petit Biscuit et Polo & Pan – d’ailleurs Petit Biscuit, c’est un peu ma limite. Mais ça je le ne ferais pas ici, alors qu’à Carpentras, ça a du sens.

~ Tout s’entremêle un peu, beaucoup d’objectifs entrent en compte. Au final ce que tu programmes, c’est ce que tu aimes ?

Oui quand même. En tous cas j’essaye de ne pas programmer ce que je n’aime vraiment pas. Par exemple moi je n’aime pas trop la trance, c’est une culture et un public que je respecte énormément, mais ce n’est pas mon truc. À un moment, tout le monde a programmé de la trance et je ne me serais pas senti à ma place si j’avais suivi cette direction. J’aurais été opportuniste, et tout sauf crédible.

~ Et toi, qu’est ce que tu écoutes ? Il y a un artiste qui te fait kiffer en ce moment ?

J’écoute vraiment de tout, et pas que de l’électro’. Je suppose que vous aussi … (rires) J’ai beaucoup aimé la prog’ du Worldwide Festival, avec des artistes comme Sampha ou The Black Madonna. Beaucoup aussi celle du We Love Green à Paris dernièrement. Je faisais les Lives Au Pont jusqu’à présent, malheureusement je ne les fais plus à cause de problèmes de subventions, mais si j’avais pu faire la programmation du We Love Green au Pont du Gard, je l’aurais fait.

~ Il y a une question que l’on ne t’a pas posé mais que l’on avait en tête : en tant que programmateur, c’est toi qui gères la timetable des festivals, comment tu décides l’ordre de passage des artistes ?

C’est un débat que j’ai souvent avec les professionnels. Quand je vois les line-ups de Concrete etc, je vois des programmations très équilibrées et cohérentes. Et moi on me demande comment je peux programmer Jeremy Underground puis Alan Fitzpatrick juste après. Mais moi je défends l’idée selon laquelle on peut écouter de la house à 22h et de la techno à 3h. Si j’arrive dans une soirée avec de la techno dès 21h et jusqu’à la fin de la soirée, ça me fait chier. Je souhaite une sorte de narration, il faut que ce soit progressif. À 22h on écoute de la house avec un petit verre de rosé, c’est mortel, les meufs commencent à groover, à 3h on écoute de la techno et ça réveille. Je défends cette mixité dans la musique, et même dans les sets des djs, sinon on se lasse vite.

~ Si on te pose la question, c’est qu’on en avait un peu parlé avec toi lundi : de Raär qui joue avant Midland … On aurait peut être fait l’inverse. (rires)

C’est vrai … Bon déjà Midland est un peu headliner. Mais c’est vrai qu’en dehors de ça, je ne m’attendais pas à ce que Raär joue techno si tôt. Je savais que ça allait être un peu deep, un peu mental. Comme il a commencé, je me suis dit que c’était parfait, qu’il fallait qu’il fasse tout son set comme ça : à la fois un peu house mais aussi un peu cérébral. Je ne pensais pas qu’à 8h30 ça tabasserait comme ça. Et c’est vrai que ça diverge un peu par rapport à ses productions personnelles. Mais on en a parlé après et il m’a dit qu’en réalité il aimait jouer tous ses sets très techno. Comme j’étais un peu inquiet, je suis quand même allé voir Midland et je lui ai dit « Mec, ça ira ? », et en fait il a géré. Je pense qu’ils ont dû passer de 129 à 126 battements par minute et qu’il a gardé un truc un peu similaire, même si forcément plus soft. Et c’était quand même moins choquant que ce que je pensais, ça allait très bien !

~ Merci beaucoup Pascal d’avoir pu nous accorder un peu de ton précieux temps !

Merci à vous, une interview bien complète dites-donc …