En près de trois ans de collaborations, le duo composé d’Armand Bultheel et de Clara Cappagli a gravi les échelons à grande vitesse, depuis sa victoire aux Inrock Lab en 2016. On oublierait presque son statut de jeune groupe prometteur tant il s’est imposé au sein de la sphère électronique française. Une ascension quasi fulgurante en seulement un EP, Cardan, sorti en 2016. Cinq titres, dont deux hymnes révélateurs (« I’m that guy » et « Prettiest Virgin ») d’une pop électrique rafraîchissante, dans lesquels on a pu découvrir la voix nonchalante et facile d’une étudiante des beaux arts au style excentrique. Ce maxi aura galvanisé les foules pendant deux bonnes années, avec entre temps la sortie du planant “You’re High” en 2017, qui s’est rapidement mué en sixième titre tant il s’inscrit dans sa continuité.

Ce premier long format était attendu par beaucoup. Avec “Fangs out” en guise de trailer sorti en Février, Agar Agar nous offre une belle amorce de The Dog and the Future. Sur fond de réalité virtuelle, une jeune fille déambulant dans la nuit, casque de VR vissé sur le crâne, avec un chien comme avatar dans un décor de jeux vidéo, les plans entre réel et virtuel se succèdent jusqu’à s’entrechoquer pour se confondre. Voici ce qui sera le fil rouge de leur nouvel album, paru chez leur fidèle label Cracki Records.

 

Dès les premières minutes, on se rend vite compte que l’orientation a changé. Exit la pop acidulée et dansante aux relents techno, on bascule vers un caractère intimiste, faisant la part belle aux synthés eighties. Peu étonnant lorsque l’on apprend que le duo s’est retiré en terres basques, à l’écart de l’agitation parisienne, pour composer. En témoigne l’intro “Made”, nous invitant à nous plonger dans l’univers introspectif des deux artistes. Malgré cette nappe synthétique caractéristique du groupe, la boîte à rythme aux percussions exotiques de « Lost Dog » nous trouble une nouvelle fois dans ce que le groupe n’a pas l’habitude de nous livrer. On découle ensuite sur “Sorry about the Carpet” et sa mélodie hypnotique, qu’on a pu apprécier en juin avec un clip absurde où les tapis de salons sont mis à rude épreuve.

Piste certainement la plus surprenante : « Gigi Song« , sorte de ballade voluptueuse accompagnée de synthés où la voix de Clara nous berce littéralement. On y décèle une fois de plus le potentiel créatif du groupe. « Shivers » ouvre les portes de la seconde partie de l’album, qui plonge alors dans l’irréel. Le parlé de la chanteuse, faisant parfois penser à une IA suivie de notes acides, donne le sentiment de changer de dimension. Sur l’ensemble du projet, la plupart des titres ont des faux airs de bandes sons de vieux jeux vidéos tout droit sortis des années 90. Ainsi, dans « Duke », on se croirait sur notre bonne vieille Nintendo 64 en train de jouer de l’ocarina dans Zelda, le chant religieux participant à cette atmosphère médiévale. De même que « Requiem » et son côté drama où l’instru aurait très bien pu avoir sa place dans un Final Fantasy 7, où tout n’est que chaos et mélancolie. L’album finit sur « Schlaflied Für Gestern« , sonnant comme un générique de fin de film.

Ce n’est certainement pas un hasard car l’une des forces de cet album est sa dimension narrative, qui s’affirme au bout de la seconde, voire de la troisième écoute. Si les titres s’apprécient indépendamment dans le désordre, ils font sens lorsqu’ils se suivent, nous transportant vers un présent qui semble s’effacer au profit d’une dimension parallèle. Certains pourront peut-être se retrouver désorientés par le manque d’éclat de l’album, aussi par ses couleurs plus froides et cette communication moins visible avec le public : il faut dire que la barre a été mise très haute en un seul EP, rappelons-le. On répond à ces “déçus” que ce n’est que le premier album d’un groupe jeune, en pleine expérimentation, et qui se découvre aussi peu à peu.

Retrouvez aussi notre interview du groupe lors du festival Dernier Cri 2017.