(Crédit couv. : Warner Bros).

Que Live Nation domine le monde

Vous connaissiez Ticketmaster, racheté en 2010 par Live Nation Entertainment, et vous aviez entendu parler de Live Nation Concerts, l’organisateur aux 22000 spectacles par an et aux quasi-150 festivals – dont I Love Techno. Mais ce que vous ne soupçonniez pas, c’était l’existence de Live Nation Production, la petite sœur Hollywood-esque des deux entités surpuissantes. Depuis 2015, le géant américain met donc un pied dans le monde du septième art et assoit sa domination culturelle, avec à sa tête Heather Parry, productrice au CV long comme le bras. La firme se concentre d’abord sur les documentaires musicaux, primés pour la plupart, avant d’investir les salles obscures cet automne. Le film à l’affiche ? A star is born, première production scriptée de la filiale d’outre-Atlantique (en partenariat avec Warner Bros), et probablement nominée aux Oscars dans quelques mois. Et s’il y en a bien une qui se rapproche doucement des petites statuettes dorées, c’est Lady Gaga, une chanteuse d’ailleurs signée en management chez… Artist Nation. On vous laisse réfléchir aux éventuels travers d’un tel monopole de l’industrie musicale. En attendant, vous pouvez acheter vos places pour I Love Techno au modeste prix de 39,50€.

Qu’on en a marre d’entendre Edith Piaf chantée par des américains

Allez savoir ce que représente Edith Piaf dans la pop-culture étrangère et en particulier au pays des hamburgers. On pencherait pour une sorte de sensualité à la française, un chic et une élégance qui évoqueraient le french kiss et la haute couture. Ce qui est sûr, c’est que les reprises de La Môme sont légions, tout particulièrement au cinéma. « Non, je ne regrette rien » se voit utilisé dans presque quinze films et séries, de Desperate Housewives à Madagascar 3 en passant par Inception. « La vie en rose » apparaît pour sa part dans une vingtaines de bandes originales, dans des titres qui, on vous l’avoue, n’ont pas grand chose à voir avec le charme franco-français : Fight Club, Wall-E ou How I Met Your Mother, par exemple. A star is born ne déroge donc pas à la règle et la rencontre hallucinée des deux tourtereaux se fera sur fond de « La vie en rose », déclamé par une Lady Gaga qui fait le taff, sans pour autant qu’on ne comprenne le choix de la chanson.

Que Lady Gaga a de sacrées cordes vocales

Très peu de chances pour que vous entendiez un jour « Poker Face » sur nos ondes. Il faut pourtant se rendre à l’évidence, Lady Gaga en a sous le capot – sans mauvais jeu de mot. Derrière le catalogue aux couleurs d’Universal se cachent quelques témoignages de la puissante tessiture de Stefani Germanotta. Finalement, dans la droite lignée des autres divas de son temps : Beyonce, Mariah Carey, Alicia Keys et autres Sia, dont les voix légendaires s’effritent en dessous de textes et de clips incroyablement mauvais. Côté passable, on pense à « Joanne » par exemple, un titre un peu plat qui aura le mérite de nous révéler la sensibilité de la chanteuse. Mais à penser que la jeune femme ne se livre jamais, il suffira d’un ticket de cinéma pour prendre la mesure de son organe vocal. On regrette cependant d’avoir à gratter sous la fame pour déceler le talent.

Que l’intégrité n’est pas bankablE

Ce qui nous conduit au constat suivant : sur le ring de la finance, l’intention artistique se prend deux droites. Quoique tentés, nous n’irons pas jusqu’à tomber dans le « c’était mieux avant » – penchant un peu facile aux allures de bien-pensance musicale. Tous les artistes ne deviennent pas mauvais lorsqu’ils sortent des disques… pas tous ; c’est pourtant le postulat d’A star is born, qui porte à l’écran le fight célébrité/sincérité, d’abord par le travail d’une pop-star en devenir, ensuite dans le regard de l’entourage énamouré. Résultat des courses, il vous faudra endurer une bonne dose de pathos pour qu’Ally reprenne enfin conscience de son âme d’artiste. On regrette juste la nécessité d’un dénouement aussi tragique ; surtout quand la jeune femme troquait assez facilement son piano pour un justaucorps et des lyrics de CM2. La mise en perspective reste finalement la bienvenue, surtout de la part d’un film qui fracasse le box-office depuis des semaines. Et à y réfléchir, un tel propos dans la bouche d’une Lady Gaga sonne quand même… comme des excuses.

Bardley Cooper, étonnamment bon en chant (crédit : Warner Bros)

Qu’un artiste doit être parfait (et que la masse est stupide)

Comme beaucoup de productions oscarisables, A star is born respecte le triptyque pleurs/cris/violence. Règle tacite dans l’industrie : un bon film, c’est une bonne dose de drame. Aux côtés de l’artiste fragile, un peu naïve, quasi-puritaine, se trouve alors Jackson Maine, le compagnon un peu cliché au nez rempli de coke et à l’alcoolémie sympathique. C’est lui qui sera le garant de notre triptyque sacré, éclaboussant au passage notre petite Ally pourtant éperdument amoureuse. Et qui dit rock-star dit opinion publique. Un peu hasardeusement, le script compare donc le QI des fans à celui d’un bout de bois, incapables de saisir le mal-être d’un artiste, ses erreurs et sa maladie. Le long métrage met le doigt malgré lui sur une pression qui va de paire avec la célébrité : enchaîner les Zéniths, c’est se montrer irréprochable, c’est perdre son humanité. Bon, de notre côté, difficile en tous cas de ne pas nous sentir associés à la masse ; un peu vexant, Bradley.

Qu’il faut vous protéger les oreilles

La communauté scientifique estime qu’actuellement un adulte sur dix souffre d’acouphènes, et plus généralement 16% de la population française de troubles de l’audition. À l’intérieur d’un club par exemple, où le niveau sonore avoisine les 105 décibels, il est recommandé de ne pas exposer ses oreilles sans protection plus d’un quart d’heure. Sur cet axe, le long métrage de Bradley Cooper adopte ainsi une position trop peu courante. Jack monte sur scène presque tous les soirs et subit régulièrement – puisque l’on s’approche dangereusement du seuil de douleur – cent kilowatts de musique amplifiée. Alors que le trauma sonore fait petit à petit son apparition, son frère (l’excellent Sam Elliott) lui conseille de porter des bouchons, ce que l’artiste refusera à de multiples reprises. Pour le spectateur comme pour le protagoniste, le sifflement devient donc rapidement désagréable. Retour à la vie réelle : les événements musicaux s’accompagnent toujours de stands de prévention des risques ; pourtant, rares sont les festivaliers protégés, qu’ils soient adeptes ou non de la fameuse « tête dans le caisson ». Du coup, à dix balles le premier prix accompagné d’un filtre performant – entendez « qualité audio supérieure à une écoute sans bouchons », on ne comprend pas trop. For God’s sake, sortez couverts.

Que les managers, c’est tous des cons

En tous cas celui d’Ally n’a pas vraiment de flair et colle aux stéréotypes du petit rat de l’industrie musicale. Jeune macroniste diplômé de l’IDRAC – on suppose – aux dents longues, Rez (Rafi Gavron) n’hésitera pas à doter la chanteuse d’une paire de pimbêches en tutu et d’un maquillage outrancier qui ne va à personne, et encore moins à Lady Gaga. Les paroles deviennent elles aussi rapidement vides de sens, et la diva se trimballera de talk shows en talk shows, perpétuellement suivie du regard par Rez et son sourire malsain. Evidemment, ce dernier ne sera pas en reste lorsqu’il s’agira d’inscrire A star is born dans la catégorie « drame ». On ne vous racontera pas pourquoi, mais le traumatisme est toujours présent. Quoiqu’il en soit, on aurait espéré un personnage un peu plus nuancé, un peu plus subtil, et bien sûr un peu plus fidèle à la réalité du métier de manager, qui n’endosse pas nécessairement le mauvais rôle rappelons-le. Décidément, très manichéen ce film.


Bon, en vrai, A star is born mérite quand même quelques Oscars. On ne saurait que trop vous conseiller de vous dépêcher, il ne restera pas à l’affiche éternellement.