Toujours est-il que cet ami, somme toute alcoolisé, avait théorisé le paradoxe des musiques répétitives bien maladroitement, mais avec beaucoup de pertinence. Car si tout un pan de la musique électronique se veut répétitif, je ne m’attarderai pas à expliquer en quoi cet aspect se justifie : le problème n’étant pas « la trance c’est toujours la même chose […] » mais les autres réflexions que j’aurais pu entendre, telles que « c’est fou, la techno c’est toujours la même chose […] » et autres « c’est fou, le 2-step garage beatstep underground en ternaire avec un écho sur les hi-hats produit sur Monotron dans une cave, c’est toujours la même chose […] » ; quand seul un imbécile oserait affirmer que la musique, c’est toujours pareil. Toute notion d’humour écartée, ce que j’essaie de mettre en mot c’est la moue dubitative que déclenche chez moi la classification en genres des musiques électroniques. Et surtout en quoi je commence à penser qu’au delà de l’aspect pratique que ce découpage permet, il freine la créativité des artistes.

la musique électronique se tourne-t-elle les pouces ?

Habitué au digging sur Youtube, j’ai pris l’habitude de m’abonner aux chaînes des labels afin d’en faciliter mes recherches musicales. Et il n’apparaît pas rare de trouver dans la section commentaires des dernières tracks sorties, des messages que je résumerai prototypiquement par : « Mouais, rien de spécial, c’est juste de la deep house classique ». Je vous laisse le soin d’en chercher des exemples. Toujours est-il que ces commentaires mettent en exergue une recherche d’originalité que la proposition musicale actuelle ne satisfait pas nécessairement.

J’ai quand même cherché un exemple, histoire de …

Ainsi, on peut aisément s’attendre à ce qu’une musique dite « trance » sonne de la même manière qu’une autre musique « trance », dans leurs textures comme dans la structure même des morceaux. Et bien évidemment, seuls les auditeurs pointus et branchés sauront différencier la progressive de la hi-tech et la forest de la psytrance. L’offre en sous-genres musicaux apparaît donc pléthorique d’une part, et les publics de chaque sous-genre se plaignent du manque d’originalité d’une autre, quand il serait peut être pertinent de se dire fan de musique plutôt qu’adepte d’un sous-genre.

Nous avons donc d’un côté la multitude de styles musicaux incompréhensibles aux noms compliqués, et d’un autre des artistes qui, sous prétexte de rendre leurs productions identifiables, finissent par sortir deux albums identiques sous deux appellations différentes. Et de toute manière, s’ils prenaient la peine de faire preuve d’inventivité, ils liraient « Un tel, c’était mieux avant ». Ainsi, sans jeter la pierre aux mélomanes, souhaiter un renouveau perpétuel de la musique électronique semblerait justifié. Pour la multitude de raisons que je sous-entendais plus haut, mais aussi parce que la notion de droits d’auteur y perd sinon tout son sens. Mais il s’agit d’un autre débat.

Prenons du recul, devenons mainstream

Cependant, force est de reconnaître que ces dernières années ont été marquées par un renouvellement des genres mainstream. Nous avons pu voir la trap se scinder par exemple, donnant naissance à la future bass, qui n’est autre qu’une trap plus harmonieuse agrémentée de leads étouffants.

La house (entendre « populaire »), déjà déclinée en un bon million de sous-genres au préalable, a vu ses arrangements se calquer en montées / drops, et ses boucles mélodiques en successions de notes syncopées, le tout sous la dénomination de future house. Et le préfixe commun aux deux appellations que nous venons de citer en dit long sur la volonté de renouveau qui anime la scène électronique. Car si celle-ci tend à se réinventer, les dénominations attribuées aux nouveaux genres traduiraient une volonté du public de les installer dans le paysage culturel futur, et non plus dans celui d’aujourd’hui (au sein duquel, peut être, les auditeurs ne se reconnaissent plus).

Et paradoxalement, il est malheureux de constater que les mêmes schémas seront reproduits à l’identique : l’émergence d’un nouveau genre poussera les artistes à se conformer aux attentes esthétiques qui en découlent, cloisonnant encore et toujours la création musicale dans des codes et des façons de produire, amenant une lassitude du public, et donc l’émergence de nouveaux genres. Le syllogisme paraissant aisé, je serais tenté de conclure positivement en disant que je ne vois pas d’inconvénient à ce que l’émergence de nouveaux genres entraîne la création d’autres nouveaux genres. Mais la solution n’est pas là, il ne s’agit pas de multiplier les styles musicaux à l’infini pour simuler un semblant de marge de création et d’inventivité. Il s’agit au contraire de réduire les entraves à la liberté de créer en amenuisant la codification de chaque genre. Je vous laisse le soin de compter les occurrences du mot « genre » dans cet article.

Future beat(s), premier de la classe

Mais je traitais précédemment de notre propension à coller des « futur » partout. Et s’il y a bien un genre qui mérite cette dénomination, c’est le future beat(s). Il n’est plus question de format prédéfini, que ce soit dans la structure, le bpm ou les motifs mélodiques, mais davantage de sonorités et d’atmosphère. Et si je peine à expliquer concrètement ce que c’est malgré mes quelques connaissances, c’est précisément parce que l’intérêt réside dans le fait que nous ne sachions pas l’expliquer, ou presque pas. Un utilisateur de Reddit que j’ai pu croiser à l’écriture de l’article décrit le son future beats mieux que moi :

« Schinnadorai » résume parfaitement le future beats

Faire une track future beats c’est adopter ce son inconventionnel et innovant. Dans la structure, il peut aussi bien s’agir de trap que de grime que d’UK house, sans forcément de dénominateur commun d’un morceau à l’autre. Mais si l’on observe le sound design, les textures auront bien souvent cette esthétique vaporeuse caractéristique, agrémentée d’une ligne de basse imposante. Et c’est alors tout l’intérêt d’un genre musical dont le concept même appelle une absence de codes. Les artistes ne sont limités que par l’atmosphère qui se dégage de leurs tracks ; disposant par ailleurs de toute une marge de manœuvre artistique.

Conjuguer la musique au futur

C’est cette hybridation que je défends depuis le premier paragraphe. Ce qui, j’en conviens, peut paraître paradoxal et contestable. Mais sans être tatillon, le pari semble réussi puisque le concept appelle au renouveau et à l’expérimentation. Il pourrait alors être pertinent d’appliquer cette façon de décloisonner la création aux autres branches de la musique électronique ; sans forcément éclater du tout au tout des codifications qui ont parfois lieu d’être (facilité de mix etc), mais en laissant l’artiste s’exprimer, puisque c’est bien là la base de ce que l’on appelle l’art.

Par facilité je conclurai par ces mots de Giorgio Moroder, glissés dans le dernier album des Daft Punk (Random Access Memories, 2013) : « Once you free your mind about a concept of harmony and music being correct you can do whatever you want ».