S’il ne parvient pas réellement à se renouveler dans les thèmes abordés – à savoir l’argent, les psychotropes, les jolies femmes, la déprime et les désillusions d’un jeune français né de parents immigrés –, José Nzengo (de son vrai nom) développe et peaufine son sujet qu’il connaît jusqu’au bout des dreads. Allitérations à n’en plus finir, ego trip à outrance, références en veux-tu en voilà, le MC installé à Aubervilliers donne au peuple ce qu’il veut entendre mais n’oublie jamais sa technique et sa polyvalence, qu’il expose ici sous ses plus beaux atouts. Les mots virevoltent, les rimes pleuvent et mettent les tympans en extase, il utilise son flow comme un joueur d’escrime manierait son épée. En soit rien de nouveau, ce même perfectionnisme déjà constaté sur les mixtapes Matrix en 2016 et 000$ en 2017.

Mais là ou l’artiste aurait pu tomber dans la redondance, il parvient encore à surprendre et garde intact le style novateur avec lequel il avait commencé à séduire dès ses débuts dans de nombreux open-mic d’Île-de-France. Et c’est là la grande force de Josman. Lui qui se sert de la langue de Molière avec une aisance déconcertante, redonnant par la même occasion espoir en un rap moderne ne délaissant jamais le contenu au profit de l’emballage, mais faisant évoluer les deux en parfaite complémentarité. Perceptible dès la fougueuse ouverture Fucked Up 3 (produite par le jeune talent local Stu), cette symbiose entre texte et production ne retombera jamais jusqu’à la fin du projet composé de 16 très bons titres. Lui-même beatmaker – ici on l’entend à la production sur Fais avec et J’aime bien! – l’artiste a compris depuis longtemps qu’il fallait se servir de sa voix comme d’un instrument à part entière. Evoluant à travers des sonorités n’ayant rien à envier aux poids lourds américains actuels mais désireux de proposer à son public autre chose que du vulgaire mumble rap, il offre à son phrasé de multiples variations. Kickeur pyromane sur Sourcils froncés ou sur l’explosif Biz, trappeur mélodieux sur Loto, DLVraie, V&V, ou sur l’entêtant Un zder un thé, vocalises RnB sur La Plaie, influence de Kendrick Lamar sur le groovy WOW, Josman impressionne par la maîtrise totale qu’il a de cette multitude de registres. Ajoutez à cela des ad-libs bien placés, des effets de reverb bien dosés, et des punchlines rappées acapella pour plus de résonance avant un drop – « Comme VALD faut qu’j’entertain! » –, et vous tomberez rapidement addicts au fur et à mesure des écoutes.

Josman et Eazy Dew reprennent des forces entre 2-3 bangers.

Josman s’amuse, Josman muscle et étoffe son registre, mais Josman se questionne aussi beaucoup et rappe les déceptions rencontrées dans la vie de tous les jours, le bien et le mal, les désillusions auxquelles la société actuelle et le monde le confrontent. Comme pour beaucoup d’autres jeunes d’aujourd’hui (artistes ou non), il tombe parfois dans les bras d’une déprime sourde, imprévisible, causée par la course à l’argent, un rythme de vie déséquilibré, une perte de repères propre à la vie de certains jeunes adultes. Même s’il refuse de tomber dans la complainte à outrance, l’artiste fait part de ses aspirations, de ses regrets, de ses névroses, de ses envies d’ailleurs pour éliminer ce nouveau mal du siècle : « L’quotidien m’tue mais j’suis groggy »« J’fume car le monde ne tourne pas rond »« trop d’aigreur dans ma tête »« Ouais d’habitude il est rare que j’tise, mais c’soir c’est l’autodestruction que j’vise, parce que le monde est en crise ». Les paroles amères ne manquent donc pas, mais le MC parvient à toucher l’auditeur en mettant des mots clairs et précis sur des problèmes sociétaux actuels, tout en technique…

C’est aussi grâce au talent de son comparse Eazy Dew, bien décidé à ne laisser aucun répit au beatmaking français et européen. Volant presque la vedette à son rappeur, Dew Allen (de son vrai nom) excelle avec sa trap catchy rêveuse et vaporeuse, souvent mélancolique, parfois plus lumineuse, toujours très mélodieuse et addictive, à laquelle il intègre des bruits du quotidien, ou des instruments plus traditionnels (cymbales, cloches…) et psychédéliques (ah, l’amour des synthés). On remarque également l’utilisation ingénieuse de différents samples – mention spéciale à la BO du film d’horreur 28 jours plus tard qui sied parfaitement au titre Ce soir j’achèterai un flash. Produisant régulièrement pour Slimka, Di-MehIsha, Caballero, ou encore Le Huss, le producteur francilien n’a aujourd’hui plus rien à prouver.

Manifeste d’une jeunesse désabusée à l’ère du tout connecté et de la surconsommation, JO$ propulse donc pour de bon le duo de jeunes rookies d’espoirs à valeurs sûres de la scène hip-hop hexagonale.

Josman – JO$, Choke Industry