D’un urinoir à l’amour du rétro

Il y a exactement un siècle et une année, Marcel Duchamp choquait la communauté artistique mondiale, et démarchait la première exposition de la Société des artistes indépendants de New York – dont il fut membre – de son oeuvre la plus connue : « Fountain » (signée R. Mutt). En pratique, un urinoir en porcelaine. En profondeur, la volonté de chercher les limites du comité directeur de l’époque, dont le mantra était de ne refuser aucune oeuvre ; et surtout, une question latente : tout peut-il être reconnu comme art ?

Retour vers le futur : le mouvement lo-fi – comprendre « basse fidélité », pour « low fidelity » – revendique depuis près de quarante ans le droit à la saleté. Plus qu’une démarche artistique, il s’agit d’aller à l’encontre du schéma classique de l’enregistrement / mastering, et de contester des résultats jugés consensuels et lisses. Dès lors, les tonalités se colorent, les chants saturent et plus que tout, la distorsion devient un instrument à part entière. Mais si d’aucuns apprécieront ou non le son lo-fi, le désir d’indépendance prime sur la qualité. Pour les artistes de l’époque, il y a mille façons de faire de la musique. Une évidence ? Dans les années 80, pas tellement.

Si le mouvement lo-fi perdure depuis, et s’il se teinte d’autant de revendications que de façons de dégueulasser un signal sonore, c’est que la musique devient plurielle. Les ordinateurs repoussent les limites de nos tympans et les mille manières de produire deviennent dix-mille, cent-mille. En résulte un effet un peu pervers où, très rarement satisfaits de ce que l’on a, la saleté d’hier semble plus sexy. Au lo-fi s’ajoute donc un mouvement non moins populaire, le rétro. Et on ne parle pas de ce petit miroir qui vous permet de faire vos angles-morts. Non, il est question ici de cette indicible attirance pour le oldschool, le vieux, le décrépi, le souvent-de-mauvais-goût. Il y eut une époque où l’on testait sa première cigarette au collège ; les caïds de quatorze ans demandent dorénavant des platines vinyles pour Noël.

De club cheval à mercedes benz

Nous évoquions Myd en introduction de ces quelques lignes, et à raison. D’un bout à l’autre de l’arc-en-ciel des musique de « djeuns », les procédés ne sont pas les mêmes. Quand certains revendiquent la qualité audio d’un gramophone, d’autres érigent le second degré en porte-drapeau de ceux qui, en apparence, ne revendiquent rien. C’est le cas de notre producteur français, membre de Club Cheval (dont le nom même pourrait illustrer cet article) récemment épaulé par l’écurie Ed Banger. Finis les clips à l’esthétique soignée, bourrés d’effets vidéos et porteurs de messages moralisateurs. Le futur : c’est les croisières à poil.

L’idée fait sourire et pourtant elle interroge. « All Inclusive » n’est pas seulement le délire d’un producteur et de sa photographe, partant emmerder le monde sur un bateau pendant deux semaines. (Source : i-D) C’est également bien plus qu’un clip léger prônant la déconnexion au monde et au travail, voire au monde du travail. Ou c’aurait pu l’être, si le label français n’avait pas publié le mois suivant le non moins insolent Aulos, de Vladimir Cauchemar. Quelques notes de flûte devenues virales, qui si elles n’en disent pas long sur la nouvelle direction de la maison de disque, posent un certain nombre de questions – auxquelles il n’est pas de notre ressort de répondre. Ce qui est sûr, c’est que soit Pedro Winter nous fait du Duchamp, soit l’avenir de la musique est un meme Internet.

On vous entend déjà : cette nouvelle ligne artistique n’a rien d’une frasque soudaine, d’une esthétique purement XXIème ou d’un désir artistique quelconque. Que l’on se fasse une raison, il n’y a derrière tout ça qu’un buzz désiré. Peut-être. Quid de l’underground international et de son amour non moins viscéral pour le lol et l’anachronisme ? C’est le cas des rois autoproclamés de l’indépendance européenne, Top Billin Music.

Entre bass music et ghetto house, le label finlandais n’a de cesse d’aduler la pire époque qui soit : les années 2000. Une décennie à laquelle ont doit la tecktonik et le groupe Tragédie, il y avait des indices. Et pourtant, tout ce que les artistes Top Billin touchent se transforme miraculeusement en chaînes en or et en jantes-alu. L’attrait de la rue et du bling-bling, inexplicable, sur une bande-son ni bâclée ni ironique. L’exemple parfait ? Nous vous partagions récemment un EP du duo espagnol Fearz, « Mercedes / Release Therapy », littéralement à la gloire du constructeur automobile allemand et de son célèbre logo.

Pourtant, la musique peut définitivement être une affaire de nostalgie, aussi incompréhensible que cette dernière puisse paraître. Dans la rue, les vestes en jean abondent, les vêtements se portent moins près du corps, les ourlets et les Converses reviennent. Il en va de même pour le velours côtelé ou les Stan Smith qui, rappelons-le, ont plus de cinquante ans. Côté cinéma et séries, Jean Dujardin reçoit son Oscar en 2012 pour un film en noir et blanc, Xavier Dolan remet le 4:3 au goût du jour et Stranger Things nous redonne envie de jouer à Donjon & Dragon entre deux VHS. Les tendances sont cycliques et les pattes d’éléphant reviendront un jour. Mais dans le cas de Fearz, n’écartons pas la possibilité qu’il puisse s’agir d’un troll. Et si ces deux possibilités échouent, c’est bien qu’une esthétique nouvelle s’empare de la création artistique, sorte d’hybridation entre le oldschool, l’outrancier et le fait-à-l’arrache.

De lorenzo à la vaporwave

De Lorenzo à Maxenss en passant par Vald ou Nusky – pour citer les plus connus, le rap français non plus n’est pas épargné. Le fil rouge entre ces noms : le désir de se marginaliser, de s’extirper d’une façon de kicker aussi consensuelle qu’aseptisée (vous l’aurez compris, Jul et SCH sont des visionnaires). Si le rap se subdivise davantage sortie après sortie, c’est que la musique urbaine revient de loin. La dernière décennie apparaît avec le recul comme un no man’s land du rap, avec d’un côté une popularité teintée de violence, d’armes et de lyrics pauvres, et d’un autre, un milieu underground gentrifié et « conscient ». (Qu’on se le dise : le terme « rap conscient » mérite un uppercut à la mâchoire.) Les AK-47 sont morts, vive l’humour et les insultes.

Soundcloud se veut dorénavant le fief du mouvement pour toute une génération d’artistes. Parmi eux : Leo Roi, jeune prodige de l’autotune que nous recevions dernièrement, et Nue (à prononcer /nɥe/), artiste à l’esthétique vaporeuse, fan d’ASMR, de voitures et de Lucy Doll.

~Ton esthétique, elle découle de ta façon de produire ?
Leo Roi : Je suis autodidacte, il est donc évident que cela se ressent dans mon travail. J’ai produit mes deux albums tout seul dans mon appartement, ce qui rend ma musique plus personnelle. Je fais tout avec les moyens du bord, que ce soit pour enregistrer ma musique ou faire mes clips : peu de budget et beaucoup d’imagination.
Nue : Je pense que c’est plutôt l’inverse, même si les deux sont intimement liés. La façon dont je vois et ressens les choses, ce à quoi j’aimerais qu’elles ressemblent, tout ça influe sur la musique que je veux faire. Je suis humain avant d’être rappeur. Je projette une image, un reflet. Et la musique est encore une projection de cette image, plus intime encore ; je mets du son sur le visuel.

~Le second degré, c’est le futur ?
Leo Roi : Il ne s’agit pas de savoir si le second degré c’est le futur mais plutôt de savoir quelle est la place du second degré dans la culture de l’entertainment et la culture populaire. On peut catégoriser les œuvres qui peuvent incorporer des éléments de second degré de plein de manières différentes. On ne doit pas considérer une œuvre comme étant du second degré en soit… je ne considère pas ma musique comme une œuvre de second degré.

~C’est quoi le mouvement vaporwave pour toi ?
Nue : Je vois ça comme un espèce de nihilisme visuel et sonore ; rien n’a vraiment de place ou d’importance, et c’est très bien comme ça. Beaucoup de nostalgie aussi, de la résignation.

~C’est quoi ton rapport à la nostalgie ?
Nue : Disons que je ne me retrouve pas dans la société actuelle, ses valeurs et ce qu’elle attend de moi. Du coup je me réfugie dans mon passé, dans les idées que je m’en fais aujourd’hui. D’un passé plus lointain aussi, que je romance forcément. Mais ce n’est pas une vision reac’ de la chose, du style « c’était mieux avant ! » ; c’est vraiment cette idée de souvenirs, de la beauté du temps qui n’est plus.

Loin des stéréotypes sur le « troll rap » véhiculés par Arte, le rap d’un MC d’aujourd’hui semble aussi « conscient » que celui de ses aînés. NTM le disait à l’époque : « Le rap français naît de ce magma, alimenté par des colères conscientisées. » (« Combat rap 2 », T. Blondeau, F. Hanak) L’opinion publique le considère souvent comme un appel à la haine, mais non. Le rap a toujours été une contreculture, non pas marginal pour le simple fait de l’être, mais davantage parce qu’il cherche à dénoncer. Quand la frange la plus aisée de la population ne conçoit la réalité qu’à travers un JT, les lyrics orientent les projecteurs et alertent. En ce sens, Biffty ou Columbine ne sont pas différents.

En fait, l’intérêt du travail de Leo Roi et de ses confrères réside ici : militer pour une meilleure représentation du second degré dans la culture populaire, militer pour un droit au lâcher prise, et pousser le cri d’une jeunesse qui ne se sent toujours pas en phase avec la société. En marge, donc, de tout un pan de la musique. Quand Arte scrute les insultes et l’apparente désinvolture, la chaîne passe outre ce qui apparaît maintenant comme une évidence : le rap n’a pas changé si ce n’est dans sa forme ; qu’ils aient les cheveux roses ou le visages tatoués, les rappeurs ont toujours quelque chose à dire.

En parallèle, une nouvelle approche émerge : l’esthétique vaporwave. Fascinée par le passé et parfois pastiche de la société qui l’entoure, elle arbore une imagerie souvent atmosphérique et violacée. D’abord microgenre de la musique électronique, l’esthétique s’étend dorénavant au rap, notamment par le cloud rap. On pense aux superstars Yung Lean et Spooky Black, par exemple. Les synthétiseurs ne datent pas d’hier et le résultat vous donnera envie d’avaler un bol de morphine. Mais plus que tout, l’effet recherché semble se trouver dans la maladresse volontaire, la rapidité d’exécution et la mélancolie.

Comme tout le mouvement dans lequel il s’inscrit, le jeune Nue a également des choses à dire. Nostalgique et intimiste, le rap « vaporwave » est symptomatique, lui aussi, d’une jeunesse qui se sent mise à l’écart. Le rappeur l’explique, le passé est un refuge. Produire une musique similaire à ce qui se fait aujourd’hui reviendrait à chercher une place là où l’on ne leur en accorde plus ; il s’agit alors de se frayer un chemin parmi les codes d’une autre époque, et se résigner. Désabusé ou non, le mouvement vaporwave serait alors un « nihilisme sonore et visuel ». Des mots qui témoignent d’une profondeur incompatible avec les clichés sur le je-m’en-foutisme qu’on lui accorde en principe.

Pour conclure

La génération Y, comme toutes les générations qui l’ont précédée, ne se sent pas en phase avec la société. Mais cette idée ne suffit pas à justifier l’émergence de nouvelles harmonies – ou désharmonies – musicales. Premier constat : les starlettes d’aujourd’hui sont les bedroom producers d’hier. En démocratisant le personnal computer (PC), IBM et Apple ont tendu une main salvatrice aux artistes dénués de gros moyens financiers et avides de création musicale. Dorénavant, tout un chacun se retrouve capable d’affiner ses premiers beats sur un logiciel cracké, et les premiers contrôleurs midi sont largement abordables. En résulte un désir d’immédiateté et d’indépendance. Les artistes contrôlent la chaîne de production de A à Z, de la création à la publication en passant par le mastering. Les labels eux-même sont pris pour des canaux promotionnels presque exclusivement. L’envie de réduire le nombre d’intermédiaires devient donc une tendance qui façonne la musique à la base.

En parallèle, si la majorité des jeunes peut maintenant créer, elle peut aussi écouter. Publics et musiciens sont aussi diverses que nombreux, les premiers se sentant alors largement représentés par les seconds, et vice versa. Le quatrième mur se brise et les artistes glissent peu à peu en dehors des tapis rouges, leurs fans comprenant avec le temps qu’un humain reste un humain, qu’importe le millier d’écoutes sur Spotify. Faire de la musique prend ainsi une autre dimension, plus intimiste et abordable ; le désir d’identification – et de proximité – prend le dessus. Exit les autographes et les posters dans la chambre, une réponse sur un commentaire Facebook fait dorénavant des heureux.

S’il n’est pas nécessairement pertinent de tout intellectualiser, voilà donc deux théories parmi l’étendue d’explications possibles. Ce qui est sûr, c’est que les codes ennuient et laissent la place à l’expérimentation. Les artistes souhaitent s’extirper du consensus, donnant naissance au fil des décennies à cette esthétique particulière et quasi générationnelle. Entre laideur, ironie, ambiance 90s, contreculture et bedroom producing, ce pan de la musique se sent, bien plus qu’il ne se décrit. Et si l’on voulait mettre des mots un peu moins vagues dessus, il nous faudrait surtout bien plus qu’un article.