VOUS AVEZ DIT LOUIS MARTINEZ ?

Si vous aimez le jazz ou les musiques improvisées et que vous êtes de la région, vous avez probablement déjà entendu son nom. Et à plus forte raison si vous jouez de la guitare. Si vous êtes montpelliérains ou sètois, aucune excuse. Sinon, vous devriez vous renseignez sur la personne, car Louis Martinez, c’est 33 ans de conservatoire, 20 ans d’ateliers d’improvisation, des master-class et des stages animés partout en France et à l’étranger. Musicien depuis toujours, il a joué dans divers groupes et s’est produit en duo comme en big band. Guitariste accompli, compositeur… rares sont les choses que le monsieur n’a pas encore faites. Mais alors, d’où lui vient cette passion – notamment – pour le jazz ?

Dès son plus jeune âge, on sait Louis passionné de musique. Il s’essaie à la guitare dès 8 ans. Il nous confie : « C’est par le biais d’un batteur nommé Mac Kac – génie du rock’n roll et du jazz descendu de Paris à la fin des années 50 – que j’ai été initié au jazz. J’étais tout jeune quand il est arrivé. À 12 ou 13 ans j’étais allé taper à sa porte car il habitait à côté de la maison. Il m’a un peu pris sous son aile, il m’a amené à des concerts… C’était quelqu’un de très connu dans les années 50. Dans les années 60, c’était LE batteur français. Il a tourné avec Henri Salvador, Sacha Distel et il a joué avec de grands américains (Sonny Rollins, Miles Davis !). » Mac Kac, figure tutélaire donc.

Alors qu’il perfectionne ses gammes au conservatoire de Sète où il entre à 14 ans, il s’éloigne un temps du genre, faute de professeurs spécialisés et de méthodes consacrées. Sans l’abandonner pour autant, Louis Martinez ne reviendra vers le genre du sud des States que plus tard, après des périodes rock, rythm and blues et musique brésilienne.

JAZZ A SèTE, PIONNIER EN matière DE festivals

Dans le début des années 80, l’idée de monter une prestation sur le thème du jazz germe du côté du futur directeur artistique. Fraîchement enseignant au conservatoire de Sète, c’est en 1985 que tout se concrétise. Lors d’un dîner donné à la suite d’un concert en hommage à Brassens, Louis Martinez discute avec le futur maire de l’époque : « Si vous êtes élu, est-ce que je peux venir vous voir pour proposer une idée de festival. » « Il a tenu promesse et m’a reçu, et puis on a monté la première édition comme ça. La première édition s’est faite au Théâtre de la Mer sur deux soirs. », nous raconte-t-il.

Notons qu’à cette période, quelques soirées sont organisées par différents tourneurs, mais Jazz à Sète est bel et bien le premier festival jazz à s’établir dans la région ! Le lieu semble bien choisi mais les deux éditions qui suivent se déroulent au Château d’Eau, un grand jardin au centre de Sète. Toutefois, la clinique voisine ne l’entend pas de cette oreille ; retour à l’ancien fort. Jusqu’en 1990, Louis Martinez programme l’un des rares festivals français. Pourtant, le maire du moment décide d’annuler la quasi totalité des manifestations en 1991.

Faute de budget, le festival est en stand-by mais la nouvelle Municipalité se manifeste : « Ils m’ont rappelé en me disant qu’il y avait beaucoup de demandes au sujet du festival. Ils m’ont dit : est-ce que vous voudriez reprendre le flambeau ? C’est ce que j’ai fait en montant l’association Jazz à Sète. Le fait d’avoir monté l’association nous permet d’avoir des aides de la ville, de la région, du conseil général, de la Sacem, de l’ADRAC. Les partenariats privés quant à eux nous permettent d’avoir une certaine indépendance. Le public suit et on continue d’exister. » En 1996, le festival est relancé avec l’association et une nouvelle équipe. La formule passe de quatre à sept soirées.

LE théâtre DE LA MER, UN LIEU MAGIQUE. « théâtre », VRAIMENT ?

Oui vous avez bien lu. Et ce n’est pas un hasard si ce lieu unique porte ce nom. D’ailleurs, il fait partie intégrante de l’histoire de la ville de Sète. Point culminant de la rade de Sète pour surveiller et repousser l’ennemi anglais de jadis, réaménagé en caserne, un temps prison et enfin utilisé comme hôpital en 1914, le fort Saint-Pierre (érigé sur ordre de Vauban) fut reconverti en théâtre dans les années 60. D’où son appellation, Le Théâtre Jean Vilar. Si le site est dédié au 6e art à l’époque et voit défiler de nombreux comédiens, la scène est peu à peu délaissée. C’est grâce à la musique et aux festivals que le fameux Théâtre aura une deuxième vie.

Finalement c’est aux prestations musicales que l’emplacement convient le mieux puisque c’est lors de douces soirées estivales qu’il montre son plus beau visage. Quand les concerts se déroulent à la tombée de la nuit avec les reflets de la lune sur la mer, l’ambiance devient magique. Les teintes pastel traversées par les oiseaux et les bateaux qui jettent l’ancre en contrebas font de l’endroit une toile de fond parfaite. De nombreux artistes se sont épris de ce cadre unique, de Michel Legrand à Philippe Katherine. Face à la mer cet été, une multitude de festivals pour le plus grand bonheur des mélomanes : Festival K LIVE, Dub Lights Festival, Festival Quand Je Pense à Fernande, WorldWide Festival, Sous Les Rochers La Plage, Fiest’à Sète, My Life Festival, Demi Festival…

On entend souvent dire que des travaux visant à augmenter la capacité d’accueil – actuellement de 1800 places au total (1600 places payantes) – se feront, mais on attend toujours. Malgré cela et avec un nombre de places limité, le lieu reste à taille humaine. Des artistes du monde entier se pressent pour venir jouer dans l’amphithéâtre à ciel ouvert. Les victoires du jazz l’ont choisi en 2015 pour récompenser leurs artistes favoris. Des moments précieux pour un site d’exception.

Vue depuis la terrasse du Théâtre de la Mer en nocturne —© Ayian C.

RIEN à ENVIER AUX PLUS GRANDS

Les programmations passées du festival parlent d’elles-mêmes. Une multitude d’artistes s’y sont croisés. Ray Charles, Mickael Brecker, Tania Maria, Paco de Lucia lui ont donné ses premières lettres de noblesse. Louis Martinez raconte : « Je garde un souvenir impérissable de Ray Charles qui était venu avec 27 musiciens sur scène. C’était fabuleux ! En plus, j’avais passé une heure avec lui dans sa loge. C’est quelqu’un qui m’a fait rêver dans les années 50. Il est à l’origine de mon goût pour la musique. C’était une légende. » Il rajoute : « Dans les années 80 je me souviens de la tournée du quintet de Michael Baker, sa gentillesse, son talent. Il avait fait un concert extraordinaire. D’ailleurs, j’avais eu l’occasion d’en discuter avec Mike Stern (guitariste américain) quelques années après, il m’avait dit que ça avait été la meilleure date de leur tournée. Le public était debout, déchaîné, il y avait eu je ne sais pas combien de rappels. »

Depuis, des artistes de renom tels que Wayne Shooter, George Benson, Herbie Hancock ou Boby Mc Ferrin s’y sont produits. Quand on lui demande de nous faire part de moments marquants, le sètois se souvient : « Je garde un souvenir fabuleux d’Eddy Louiss qui est venu plusieurs fois, chacun de ses concerts était magnifique. C’était un très grand musicien, qui nous manque beaucoup ! » Il enchaine à propos de George Benson : « C’est quelqu’un qui m’a tellement fait rêver, le fait de le voir comme ça en concert puis de passer du temps sur la terrasse à parler avec lui… Il m’a même lâché : tu aurais dû me dire que tu étais guitariste, je t’aurais invité. Je me suis dit, heureusement qu’il ne l’a pas su (rires). »

Herbie Hancock est passé par Sète en 2010 : « Ce que j’avais vraiment apprécié, c’est qu’il mettait en valeur ses jeunes musiciens. C’est quelqu’un à l’écoute, comme tous les grands. » Pour l’anecdote, Louis renchérit : « Cette année-là, on lui avait proposé de jouer à Vienne ou à Sète. Et comme l’année d’avant on avait eu Jeff Beck – qui avait d’ailleurs fait un concert inoubliable – dont la partie rythmique était la même que celle choisie l’année d’après par Hancock, je pense que c’est à l’origine de son choix. Sète plutôt que Vienne, on avait été comblés ! »

UNE PROGRAMMATION BIEN SENTIE

Sur les rochers, on aura la chance de voir défiler des vétérans : Chick Corea, John Scofield, Jack Dejohnette, le génial quartet de Christian McBride ou le talentueux Roy Hargrove. Le gagnant de plusieurs grammys, Gonzalo Rubalcaba, sera présent avec Mark Guiliana et son quartet. Sans oublier Fred Pallem qui reprendra les BOs des films blaxploitation dont Quincy Jones ou Isaac Hayes avaient le secret. Une fabuleuse soirée s’annonce avec Thomas de Pourquery et l’incroyable compositeur à la voix envoutante Jacob Banks pour un grand moment soul. L’homme fort du label Hi Records, Don Bryant, revient avec un projet après s’être retiré durant plusieurs décennies pour composer. En première partie, la chanteuse de blues américaine Deva Mahal – fille de Taj Mahal – fera vibrer sa cage thoracique.

Cette année encore, la programmation est variée et Louis Martinez prend très à cœur son rôle de directeur artistique. « C’est pas spécialement parce que j’aime un artiste que je vais l’inviter, il faut aussi que j’aime son projet, qu’il y ait une actualité sur le projet. Je fais aucune concession par rapport à ça. » Intraitable sur la qualité, il prend soin d’écouter tout ce qu’il peut, de contacter un maximum de gens. « Je suis perfectionniste, tout ce que j’ai pu faire, je l’ai toujours fait à fond. J’écoute énormément de choses et par respect pour les musiciens j’essaie de répondre aux centaines de sollicitations que je peux avoir. C’est pas toujours facile ! » Il s’applique également à faire venir des musiciens français et tout un tas de personnalités ouvertes à l’hybridation des genres.

Roy Hargrove Quintet — © Yann Laubscher

Du jazz, mais pas que

Jazz à Sète ce n’est pas que du jazz, on y retrouve tous les styles qui gravitent autour. Réelle volonté de la part du fondateur, il précise : « Le jazz est resté pendant tellement d’années cloisonné. Il y avait une certaine idée du jazz et parfois certains festivals n’ont rien fait pour faire changer cette idée préconçue. Nous, on a fait du jazz manouche, de la soul, du blues, du hip-hop, du flamenco. Tout ça, pour moi, ça fait partie intégrante du jazz. Le jazz vocal aussi, on a invité plein de chanteuses comme Diana Krall ou Melody Gardot. » Auparavant, le jazz avait la réputation d’être réservé aux connaisseurs, à un public averti. Mais c’est heureusement en train de changer.

Justement, notre coup de cœur cette année, c’est Roy Hargrove ; et malgré le fait que certains trouvent ça encore trop jazz, c’est un artiste résolument moderne. Il est très ouvert aux nouvelles influences et travaille avec beaucoup d’artistes hip-hop. Il fait le lien entre les anciennes et les nouvelles générations. « C’est vrai qu’avec son quintet, ce sera probablement la soirée la plus jazz du festival avec McBride. Mais sa formation The RH factor par exemple, c’est quand même facile à écouter. », lance Louis Martinez. Une autre soirée s’annonce fabuleuse : celle de Thomas de Pourquery avec son projet Supersonic et Jacob Banks, nouvelle perle de la musique soul, chanteur incroyable. « C’est mon gros coup de cœur cette année, découverte fantastique à ne pas rater », concède Louis Martinez. Et là clairement, on vous le dit, ça ne sera pas du jazz modal !

La soirée du 20, rassemblant les musiciens John Scofield, Jack Dejohnette, Scott Colley et John Medeski sous l’appellation Hudson – nom de la vallée américaine dans l’état de New-York où s’était déroulé le fameux festival hippie Woodstock – sortira des sentiers battus (du jazz) puisqu’ils reprendront des thèmes joués par Bob Dylan, Jimmy Hendrix et d’autres. Feu d’artifice en clôture du festival avec Fred Pallem & Le Sacre du Tympan pour son projet soul cinéma. On le redit, ce sera plus facile d’écoute pour de jeunes oreilles.

Jazz à Sète c’est aussi du hip-hop, et pas avec n’importe qui puisque les deux années précédentes ont vu se produire Jurassic 5 et De La Soul, rien que ça… Malheureusement pour cette édition et malgré l’invitation de Louis Martinez, les tractations n’ont pas été concluantes avec un groupe connu : Arrested Development. « J’ai pas pu les avoir cette année mais ce sera partie remise. C’est vrai que c’est un groupe que j’aime bien et il faut dire que ça nous permet aussi d’avoir une clientèle plus jeune et d’ouvrir la porte à de nouveaux artistes. »

UN PUBLIC fidèle, DE PLUS EN PLUS JEUNE

Au festival, il y a ce public fidèle, celui de la première heure. Il y a également cette jeune génération fan de musique jazz, musicienne. Celui qui vient pour ce concert soul, celui qui vient pour cette soirée blues. Parmi eux quelques vacanciers et curieux. On l’a compris, pour le directeur artistique c’est une réelle volonté d’avoir un public plus large en s’ouvrant à différents horizons. Il en faut un peu pour tout le monde ! Evidemment, cela fait partie des goûts du passionné qui, on l’a vu plus haut, ne se cantonne pas à un genre en particulier. Louis Martinez n’a pas d’œillères.

Il est vrai que lorsque l’on se rend à une manifestation jazz, on est parfois face à un public typiquement blanc, masculin et de la cinquantaine. « J’ai envie de casser ces codes, moi. Même s’il y a toujours des gens d’un certain âge qui viennent, des gens ouverts en principe, il y a certaines personnes qui s’arrêtent à une époque et qui ne veulent pas en sortir. Ils s’enferment, alors que le jazz est un art qui évolue au même titre que la peinture. Il faut être attentif à tout ce qui se fait. Dans la jeune génération il y a des choses magnifiques aussi, même si j’ai énormément de respect pour Louis Armstrong ou Coleman Hawkins, qui ont fait l’histoire du jazz. D’ailleurs on a eu Ray Brandt ! », se justifie-t-il. En effet, le jazz évolue vite et fort comme on a pu le voir avec la scène jazz londonienne bourgeonnante du moment. Il y a de plus en plus de jeunes qui explorent et repoussent les frontières du genre. Avec la recrudescence des vidéos, des écoles et des jeunes élèves… « Moi je vois le nombre d’élèves que j’ai pu avoir et à qui j’ai essayé d’insuffler cette passion pour la musique et l’improvisation. Ils sont nombreux ! »

Le jeune britannique à la voix de crooner Jakob Banks — © Hires

UNE AVENTURE HUMAINE AVANT TOUT

C’est clair que le festival ne semble pas être une machine à sous. Avec 1600 places payantes et le peu qu’il reste de réservées aux institutions, partenaires privés et journalistes, difficile de rivaliser avec Vienne ou Marciac, qui peuvent accueillir des dizaines de milliers de spectateurs. « Certes il y a le cadre, idyllique, mais c’est la contrepartie. Il faut négocier le prix des contrats et c’est pour ça qu’on ne peut jamais vraiment gagner d’argent avec. Y’a des années où on gagne 5000€ et on est ravis, mais la plupart du temps on perd plus qu’on ne gagne. Si ça avait été pour gagner de l’argent, ça ferait longtemps que j’aurais arrêté (rires). »

Jazz à Sète, c’est une très belle aventure, un festival de passionnés. D’ailleurs la fille de Louis Martinez y travaille depuis trois ans maintenant. « Elle fait un travail super, elle à travaillé durant 8 ans dans des boites de production à Paris, elle a grandi avec la musique et notamment le jazz. Elle me fait découvrir des choses. » Toute une équipe travaille pour le festival. « On est entourés de gens compétents dans leurs domaines, que ce soit dans la presse, la régie, l’administratif… Les 50 bénévoles qui nous accompagnent ont peu changé. Il y a un noyau dur toujours là. »

LE OFF DU FESTIVAL

Rencontres avec les artistes, projections de films sur la thématique « blaxploitation », les rendez-vous à la Médiathèque Mitterrand – gratuits – égaieront vos après-midi. À la librairie l’Echappée Belle, les apéros-mix seront tout aussi sympathiques. D’ailleurs, on vous invite vivement à aller rencontrer Brice Miclet, auteur de « SAMPLE! Aux origines du son hip-hop » et éventuellement à prendre part au stage mix & sample pour vous initier. Il y aura aussi des concerts en before à la Ola, lieu que nous connaissons bien.

N’hésitez pas à vous procurez vos pass directement sur le site de l’office de tourisme de Sète et tous les points de vente habituels ou à vous rendre sur place pour faire bon usage de vos chèques vacances. En plus, vous pourrez vous rendre au Théâtre de la Mer en bateau-bus. C’est pas beau ça !?

On remercie bien chaleureusement Louis Martinez pour sa gentillesse et sa disponibilité, sa fille, toute l’équipe du festival, les bénévoles et tous les gens qui participent de près ou de loin et font vivre ce festival avec passion.