Elle nous parle de son expérience, de ses débuts, de ses souvenirs et des femmes. Elle s’est essayée à de nombreux domaines, mais toujours en lien avec la musique : animatrice télé sur Canal, animatrice radio, rédactrice pour le célèbre journal Snatch… En bref, Louise Chen ne tient pas en place. Mais aujourd’hui, la jeune femme s’est recentrée et se concentre sur sa musique et la production. Elle nous dit tout, au naturel et sans aucun filtre ; et c’est ça qu’on apprécie chez elle.

Louise Chen lors de notre rencontre

Louise Chen, c’est une explosion de culture et d’influences en une seule personne. À ses débuts, c’est le hip-hop et le RnB qui la bercent, et malgré des sorties régulières dans les clubs parisiens, elle ne trouve pas son bonheur musicalement : « moi, je voulais du Ciarra Ryde quoi ! ». Le problème c’est que dans les clubs à cette époque, le public est réticent, tout comme les programmateurs de soirées. « J’avais vraiment cette volonté là, parce que je sortais beaucoup et que c’était cool mais le constat était que ce n’était pas pour nous. Y avait que des keums qui jouaient pour faire danser des keums, et je ne me reconnaissais pas ». Grâce à sa vie nocturne, elle fait des rencontres et deux DJs finissent par lui donner la confiance de se lancer et de mixer en club. Et elle a raison, car 2010 et 2011 sont les années où les Beyonce, Drake et autres Rihanna sont en plein essor. Ces artistes commencent alors à devenir des superstars. « C’est comme ça que je me suis lancée là dedans, mais j’ai eu du pif, quoi. Pendant longtemps je ne pensais pas qu’on pouvait mixer ça en club : Tama Sumo, Sadar Bahar, Floating Points… ».

2012, c’est le temps de l’insouciance et du kiff pour ces trois bouts de femmes. Louise Chen, Betty Loop et Piu Piu sont amoureuses de la fête, de la musique et de la danse. Elles passent déjà leurs soirées au Social Club, alors un jour elles décident d’organiser leur propre soirée. « J’y repense avec beaucoup de tendresse, en plus avec le recul, on faisait tellement de choses et surtout avec de la naïveté, mais tellement de feeling ! À aucun moment on se disait que c’était important, on faisait vraiment ça pour kiffer, c’était notre réalité ». Véritable incubateur, les soirées prennent de l’ampleur et l’équipe s’agrandit. Mais dès qu’elles sentent que ce n’est plus naturel et qu’elles se forcent, les trois jeunes femmes prennent la décision d’arrêter. Toutes continuent cependant de mixer et évoluent, à l’instar de leurs identités musicales et de leurs envies.

Louise Chen acquiert de l’expérience en club et en soirée, ce qui lui fait découvrir de nouveaux genres musicaux. Connue pour être une fine diggeuse, elle nous raconte pourtant que c’est en sortant qu’elle s’imprègne de l’univers de la house et de la techno. « J’ai commencé à me poser beaucoup de questions et à décortiquer le truc, et pour moi c’était plus logique de faire deux pas en arrière en réécoutant du disco et en comprenant qu’en fait la house, c’est des samples de disco, c’est comme la disco dub. Moi j’aime bien la house mais avec percu’. La techno, c’est un autre voyage, c’est beaucoup plus hypnotisant, t’es moins dans la communication et dans la communion avec le DJ, au contraire, c’est une communion mais interne et ça c’est con. Mais si tu n’as pas fait l’expérience de ça en club : genre j’ai pas de portable, j’ai plus mes potes, je suis toute seule sur le dancefloor… tu comprends pas ce qui plait. ».

Louise Chen, c’est un condensé de réflexion et des milliers de questions qui lui permettent de comprendre et d’analyser le monde qui l’entoure. Elle s’est construit un univers, seule, et en découvrant le monde par les voyages, qui lui ont notamment apporté la confiance de se lancer dans ce milieu. « J’ai tout de suite fait des trucs avec des nanas, mais c’est seulement quand je suis allée à NY ou en Australie que j’ai vu des meufs DJ et qui organisaient des soirées, qui faisaient de la radio, que je me suis dit que c’était possible, quoi… Mais j’ai eu la chance de voyager et de rencontrer ces gens là ».

En tant que femme évoluant dans un domaine dominé par les hommes, il nous paraissait important de découvrir son impression sur la place des femmes dans le monde de la musique, et plus particulièrement dans celui de la musique électronique. Et Louise Chen fait une nouvelle fois preuve d’un point de vue réfléchi. Elle insiste non seulement sur le fait que cette question, nous (journalistes) la posons toujours aux femmes et rarement aux hommes, mais surtout que ce décalage engendre de nombreuses opportunité manquées. Sans parler de tous les domaines d’activité dans lesquels ces inégalités surviennent, avec la musique c’est surtout un manque de sensibilisation des hommes. Les femmes sont souvent perçues comme des groupies ou des objets plus que comme des potentiels partenaires de travail. « Je me souviens, je demandais tout bêtement à des DJ hommes : mais tu ne trouves pas ça chelou de partir en tournée et qu’à chaque gig y ait que des keums, d’être tout le temps entre couilles ? Ça ne te choque pas ? Et effectivement quand tu leur pose la question ils te disent, « ah ouais c’est vrai, j’avais jamais pensé à ça… » Et j’ai réfléchi à la situation qui pourrait être le point commun et en fait le début des inégalités. »

Louise Chen, lors de son set au Festival Bon Air

Passionnée de musique depuis son enfance, elle nous raconte les difficultés qu’elle a pu rencontrer à cette époque. « Faut vous mettre dans le contexte, j’ai grandi avant internet et trouver quelqu’un qui kiffe les mêmes choses que toi ça n’arrivait jamais tu vois, trouver quelqu’un qui connaît un truc underground comme toi c’était hyper rare, c’était pas aussi facile que maintenant et t’étais obligé de rencontrer la personne physiquement. Quand t’avais 14 ans et pas la voiture, c’était limité à là où tu vivais, quoi. Le vrai décalage, c’est que si j’avais été un keum la première fois que j’ai rencontré un keum qui était à fond dans les mêmes trucs que moi, ben on se serait rencontrés, il aurait dit putain mortel, prochain concert on y va ensemble, puis un an après, ben viens on monte un groupe ensemble. Parce que je suis une meuf, la première fois que j’ai rencontré un gars qui aimait les mêmes choses que moi, à la fin de la conversation il était persuadé que j’étais intéressée par lui en fait, il a lu mon excitation de parler musique parce que j’étais enfin tombée sur quelqu’un qui adorait les mêmes groupes, les mêmes disques et tout, ben direct il s’est dit elle est enthousiaste, du coup elle veut me pécho. C’est les premiers trucs qu’ils se disent. Ils ne se disent pas elle kiffe la musique comme moi c’est énorme, ils nous voient comme des objets au lieu de nous mettre sur un pied d’égalité depuis le début »

Après presque dix ou vingt ans de réflexion, et après avoir réussi dans ce milieu, elle pose la question à ses potes DJ afin de comprendre et certainement de leur faire réaliser. « Ils m’ont dit : guilty ! J’ai rencontré des meufs et au lieu de croire qu’elles kiffaient la même musique que moi, ben je me suis dit qu’elles voulaient me draguer ». Peut-être que le commencement reste tout d’abord d’en parler pour rendre cette situation évidente.

En tout cas, une heure d’interview avec Louise Chen vous fait réfléchir sur beaucoup de sujets, mais surtout vous fait appréhender le monde d’une autre manière. Aussi douce à la discussion que derrière des platines, cette femme, c’est un condensé d’énergie, de réflexion et de naturel. C’est avec une grande joie qu’on la retrouve lors du festival Dernier Cri. Que ce soit au Comptoir du Disque, en direct sur notre radio, ou pour un set endiablé au Nu Bahia. On n’a qu’un conseil à vous donner : allez la voir, elle vaut le détour.