Le plus schyzo : Tyler The Creator

Non, Tyler The Creator n’est pas accompagné d’un groupe live ce soir là, comme on aurait pu l’espérer à l’écoute de l’ambiance très soul de son dernier album « Flower Boy », ou après son passage chez Tiny Desk Concerts. Mais à peine le temps de méditer sur cette micro-déception que je me laisse emporter par l’excentrisme du californien qui lance les hostilités avec la puissante balade « See you again ». Ambiance chorale garantie ! Perché sur une imposante installation sur laquelle sont projetés des coloris changeants, Tyler laisse le public s’égosiller, avant un abrupt changement de ton. Même s’il fait la part belle aux titres plus calmes de son « Flower Boy », le MC est surtout maître dans l’art du turn-up et adule la scène quand elle devient un joyeux capharnaüm – il n’y a qu’à jeter un œil aux premiers lives d’Odd Future pour s’en rendre compte.

Sur des productions syncopées aux basses assommantes, il se métamorphose en un être maléfique, multipliant les faciès improbables, les grimaces, donnant à son rap une allure sinistre. Et cette alternance entre calme et tempête continuera jusqu’à la fin d’un show qui aurait pu conduire le meilleur exorciste à parler de possession, tant l’artiste semble renfermer une multitude de personnages. Le classique « Yonkers » finira de déchaîner le chapiteau de La Clairière, plus que satisfait de cette performance hallucinée. 

Le plus psychée : King Krule

Il est un peu plus de 20h le dimanche 3 juin quand une voix rauque, caverneuse, s’élève du chapiteau de La Clairière. Ce n’est autre que celle du rouquin prodige Archy Marshall, plus connu sous le nom de King Krule, qui assure ici sa seule date française pour présenter son vibrant deuxième album « The Ooz«  paru à l’automne dernier. Une œuvre complexe mais accrocheuse, un regard cru mais touchant sur la ville de Londres et son quotidien, sur son  paysage aussi attrayant que crépusculaire. Personnage à part entière et auteur d’une multitude de projets brassant une large palette de genres sous plusieurs noms d’emprunts – Edgar The Beatmaker, Zoo Kid… -, le jeune crooner de seulement 23 ans chante avec ses tripes et met les nôtres à rude épreuve. Son groupe et lui se dressent devant une scénographie hypnotique, sorte de paravent orné de mosaïques, se conjuguant parfaitement au psychédélisme qui émane de la prestation.

Les titres s’enchaînent et ne se ressemblent pas, sa pop mélancolique déploie ses ailes et s’envole vers les sommets du jazz, du punk-rock, et même de l’afro-beat. King Krule pousse sa voix dans des recoins toujours plus poignants, et donne tout comme si ce soir là était son dernier. Et si cette dimension du live a parfois tendance à se perdre chez certains artistes, ce dernier retravaille, enrichit, allonge ses morceaux, permettant ainsi à ses musiciens (dont l’excellent saxophoniste Ignacio Salvadores) de démontrer tout leur talent à travers des parenthèses purement instrumentales. Une claque dans tous les sens du terme.

Les plus sportifs : XTRM BOYZ (Makala/Di-Meh/Slimka/Varnish)

Programmés à la dernière minute dans la journée du dimanche 3 juin et s’ajoutant à un line-up hip-hop déjà bien fourni, les quatre têtes fortes de l’explosive Superwak Clique n’étaient pas là pour blaguer et ont, comme à leur habitude, livré un show furieux dont eux seuls ont le secret. Épaulés par leur DJ Nevadie, Makala, Di-Meh, Slimka, et leur producteur fou Varnish La Piscine (a.k.a Pink Flamingo) n’ont que faire des fioritures, autant dans leur état d’esprit qu’au niveau des sonorités allègrement explorées dans leurs différents projets solos ou collectifs. Trap brutale et basses vrombissantes, R’n’B new wave, écarts funky fiévreux, leur rap impressionne de par sa diversité, sa complétude, et son énergie fédératrice.

Les suisses enchaînent les bangers, les appels au mosh-pit et les bains de foule, solidement épaulés par un jeu de scène impeccable et rare dans le rap francophone – mention aux mic-flip et autres mouv’ guerriers de Makala, faisant de lui le véritable black Bruce Lee. Durant une heure explosive, la petite scène du Think Tank n’aura jamais autant ressemblé à un champ de bataille, ce genre d’émeute étant cela dit clairement déconseillé aux âmes sensibles. Avec plusieurs EPs acclamés par la presse spécialisée et la sortie imminente d’un nouvel album de Makala chez BMG France, le rap jeu n’a pas fini d’entendre parler d’eux.

La plus groovy : Honey Dijon

Si tu voulais être emporté par une fièvre du samedi soir digne de ce nom, c’était à LaLaLand aux alentours de 19h qu’il fallait être le 2 juin. C’est en effet le moment où Honey Dijon prend le contrôle des platines pour assurer son cours de groove comme il se doit. Pour ceux qui ne la connaissent pas, cette icône trans-genre biberonnée à Frankie Knuckles, James Brown et Grace Jones fait se déhancher tout Berlin, où elle vit aujourd’hui, Chicago (d’où elle est originaire), et le milieu de la mode new-yorkaise depuis près de vingt ans. La productrice n’a plus besoin de faire ses preuves et se retrouve désormais à l’affiche des plus grands festivals européens pour transmettre ses bonnes vibes. House, soul, funk, disco, dance, la sélection est éclectique et met tout le monde d’accord. La dose de bonheur qu’il fallait pour bien commencer la soirée. 

Les plus Gangstas : MIGOS

Le célèbre trio de trappeurs d’Atlanta était cette année attendu comme le messie par les b-boyz & girls de la France entière. Avec seulement deux dates en Europe et la première annulée la veille au festival Primavera pour cause d’avion manqué, on s’interrogeait sur un possible nouveau revers de la part des Migos. Mais il n’en fut rien ; et quand Offset, Take-Off, et Quavo surgirent du brouillard, l’apocalypse s’abattit sur le chapiteau de la Clairière.

Chauffé à blanc par le warm-up habituel de leur DJ Durel, le public fut servi pendant près d’1h15, durant lesquelles le trio revint sur ses plus gros hits, une part plus importante étant quand même donnée à leurs deux énormes succès Culture et Culture II. Le show est lancé à un rythme effréné, au même titre que les circles et mosh-pit géants improvisés un peu partout dans la salle. Ça saute à l’unisson, ça se bouscule, ça se piétine, certains font des malaises, d’autres sortent de là pour ne pas y passer, la foule exulte : il ne fallait pas être trop petit ou claustrophobe pour parvenir à garder le contrôle au milieu de ce chaos total. Alors ok : ça pue le bling-bling américain, le groupe fait le strict minimum dans ses échanges avec le public, on ne différencie pas trop live et play-back… mais qui s’en préoccupe quand les trois lascars parviennent à instaurer une ambiance digne du Helfest ? Et puis on aura au moins brûlé des calories après l’apéro de cette première journée.

Les plus festifs  : Kokoko!

Une boîte à rythmes faite à partir d’une machine à écrire, une batterie confectionnée à partir d’un grille pain, de casseroles et de boîtes de conserve, une guitare à une corde faite en fil de fer, une harpe naît de la récupération d’un volant de voiture… ladies and gentlemen, faites place à KOKOKO!. Le parti pris de ce groupe unique originaire de la banlieue de Kinshasa est en effet de parvenir à faire bouger les corps, à emporter la foule, seulement à l’aide d’instruments crées à partir d’objets de récupération. Ces quatre musiciens dans le vent sont repérés il y a deux ans par Renaud Barret et Florent de la Tullaye, les deux cinéastes français derrière le documentaire Benda Bilili. Séduits par leur créativité débordante, ces derniers réalisent plusieurs visuels pour le groupe, dont le clip du single « We Are KOKOKO! ». De la débrouille à la vadrouille, le groupe fait aujourd’hui chavirer les meilleurs dancefloors et festivals européens accompagné du producteur français Débruit. Auteurs d’une atalaku (sorte d’électro africanisée) futuriste, endiablée, et contagieuse, les cinq comparses sont visiblement très heureux de se produire dans l’écrin du bois de Vincennes. Le groupe est maître dans l’art de la fête, et compte bien en faire une dynamique démonstration. Piochant dans ces deux premiers EP « Tongo’sa » et « L.O.V.E. », mais dévoilant également des titres inédits, la seule volonté de ces infatigables trublions est de faire basculer le public dans la danse, voire dans la transe. Vous savez, ce moment où vous vous prenez d’un coup pour le meilleur danseur de Ndombolo ? Joyeux et hyper communicatifs, le crieur Makara Bianko et sa belle équipe sont à revoir sans modération.

La plus barbare : Nina Kraviz

De festivals en festivals, on a l’impression que Nina Kraviz a son abonnement annuel à toutes les grands messes, tant sa présence dans les line-up est devenue récurrente. Mais ne nous y trompons pas, la jolie russe ne tombe jamais dans la répétition et délivre des sets diversifiés, bruts et enragés, moments d’extase sonore où elle semble invoquer les plus violentes tempêtes de sa Taïga d’origine pour mettre son assistance en détresse. Programmée en closing de We Love Green, elle transforme très vite la féérique scène de LaLaLand en une antre diabolique à travers une sélection de pépites techno, deep, et acid bien senties. Bien connue pour ses drops et crescendos vertigineux, le climax est atteint dans le dernier quart d’heure de son set, où elle gratifia le public de tonitruantes envolées hardtek dans une ambiance électrique.

La plus soulful : Jorja Smith

Le pays du Brexit reste un fascinant vivier de talents, et ses aléas politiques ne viennent en aucun cas freiner la vitalité de la scène. On la place déjà en digne héritière des plus grandes, le timbre envoutant et poignant d’une Amy Winehouse avant la chute et le flow versatile de Lauryn Hill. Remarquée par Drake sur Internet, elle participe à l’album « More Life » avant que Kendrick Lamar ne lui propose un featuring sur la BO de « Black Panther ». Les choses s’accélèrent, et elle accumule bientôt les millions de vues sur YouTube pour une petite poignée de sons, dont les tubes « On my mind » et « Blue lights » . À tout juste 20 ans, la jeune anglaise Jorja Smith est bien décidée à marquer l’histoire de la soul moderne. Peu avant la sortie de son premier album « Lost & Found », elle vient envoûter les festivaliers dans la soirée du samedi. Accompagnée d’un batteur, d’un claviériste, d’un guitariste, d’un bassiste et d’un DJ, sa prestation est sobre mais puissante. Faisant la part belle aux titres alors encore inédits, la chanteuse fait entrer le public dans son univers baigné de mélancolie, mais aussi d’énergie et d’espoir. Tantôt brumeux, tantôt solaire, son R’n’B explore tout au long du concert de multiples influences : pop, blues, jazz, dance-hall, UK Bass. Jorja ne semble avoir aucun point faible et troquera même pendant quelques instants ses renversantes vocalises pour un rap carré et ciselé, confirmant ses affinités avec la reine des Fugees. La demoiselle a donc livré une performance à son image, d’une impressionnante maturité ; et dire qu’on a hâte d’assister à l’évolution de sa jeune carrière serait un euphémisme. 

La plus rafraîchissante : Yaeji

Encore très rare dans les line-up européens, la jeune américaine d’origine sud-coréenne Yaeji était attendue de pied ferme par le public parisien depuis son EP sorti en 2017, porté par les hits « Drink I’m Sippin on » On et « Raingurl ». En effet, comment ne pas être transporté par la house planante de cette petite femme de 24 ans aux verres arrondis ? Il faut dire que Kathy Yaeji Lee a déjà tout d’une grande, elle qui en seulement quelques mois a réussi à créer son propre style et à se propulser du milieu arty de Brooklyn au reste du monde. Et c’est amplement mérité, tant son savant mélange de house bipolaire, de trap vaporeuse et de bedroom pop fait mouche et met les corps en ébullition. D’autant que l’artiste fait du live à 200% derrière les platines et avec son micro, qu’elle utilise pour rapper, chanter, et chuchoter sur ses propres compositions. La productrice n’a donc pas besoin de se faire prier pour mettre le feu et transformer le think tank en dance-floor à ciel ouvert dès son arrivée, pendant que régne non loin de là une ambiance d’opéra pour le concert de Björk. On respecte les goûts de chacun, mais les absents ont eu tort.

Le plus familial : Myth Syzer & Friends

Après la sortie de son premier véritable album studio « Bisous » (actuellement sur toutes les lèvres), l’un des producteurs français les plus importants de notre génération, Myth Syzer, se produisait sur la scène de la Canopée samedi 2 juin en fin d’après-midi pour un concert événement. Plus habitué à jouer le rôle du pyromane lors de DJ-sets enflammés faisant la part belle à la trap de nos confrères américains, le producteur a cette fois-ci tout prévu pour offrir un live retranscrivant au mieux la sensibilité de son nouveau projet – ce qui avait suscité un peu partout de grandes interrogations sur l’aspect de la performance. Et ce fut un enchaînement de bonnes surprises. Pour l’occasion, le producteur délaisse complètement ses machines et se tient debout derrière un micro. Derrière lui, un multi-instrumentiste triture des platines, fait vibrer un synthétiseur, une guitare électrique, une boîte à rythmes. Visiblement tout équipé, celui-ci n’hésite pas à intervenir pour faire les chœurs. Ce n’est que le morceau d’ouverture, mais la magie opère déjà. Et l’ambiance ne retombera pas jusqu’à la fin du concert, puisque ce n’est pas moins de sept artistes qui rejoindront le maître de cérémonie sur scène pour magnifier les hauts et les bas de cette œuvre inclassable d’amour et de rupture : la malicieuse Bonnie Banane, les sensibles Clara Cappaggli (Agar Agar) et Ok Lou, le rap chanté de Jok’Air, mais aussi la violence de ses potes de Bon Gamin Ichon et Loveni, ou l’ovni franco-américaine Lolo Zouaï, tous venus faire sautiller le public juste comme il faut.

Quelques beaux moments de grâce aussi, notamment lors de ce « Code » repris à l’unisson par toute la foule. Une performance mémorable, rythmée et innovante, qui redonne de la suite dans les idées quant au statut de producteur, celui-ci étant souvent catalogué comme homme de l’ombre et des studios.


On a aussi aimé : Young Marco / Iamddb / The Black Madonna / Daphni / Mount Kimbie / Funkineven B2B Shanti Celeste / Jamie XX. Et on a raté : Oumou Sangaré / Khruangbin / The Internet / Sampha / Beck.

Un grand merci à Maxime Chervat, Kentin Guiton, et Mélody Barthelet pour les photos.